Je suis heureux … j’ai raté ma vie

Je m’présente, je m’appelle Henri, j’voudrais bien réussir ma vie, être aimé, être beau gagner de l’argent, puis surtout être intelligent, mais pour tout ça il faudrait que j’bosse à plein temps. Et c’est bien là que se situe le problème, je ne suis pas chanteur comme Balavoine ou Bernard Tapie. Mais qu’est-ce qu’une vie réussie ? Qu’est-ce qu’une vie bonne pour parler comme les philosophes antiques ? Sur quel critère est-il possible de se dire que l’on a vécu une belle vie, comme le chantait Sacha Distel ? Il existe mille et une façons de réussir sa vie et presque autant de la rater… Nos vies ressemblent bien souvent à des réussites en demi-teinte ou des moitiés de raté, le verre à moitié plein ou à moitié vide, des ratages en clair-obscur, entre gris clair et gris foncé, comme le chantait Jean-Jacques Goldman…

Comparé à la vie de certains, une belle vie, c’est la mienne. J’ai une famille, une maison, des amis et un travail passionnant ! Mais, comme tout le monde, je souffre d’une maladie incurable qui s’appelle l’âge et je sais que cela ne va pas s’arranger avec le temps. Selon Confucius, les Grecs, Cioran ou ma coiffeuse, nous sommes condamnés à vivre une vie mal faite, la vie est une vallée de larmes disait Schopenhauer, qui était tout sauf un rigolo. La somme des bonheurs est-elle supérieure à la somme des souffrances ? Pas sûr si tu es né en Syrie il y a 10 ans, peut être plus si tu es né dans une piscine de Beverly Hill. Est-ce illusoire de penser pouvoir vivre une belle vie ? Si la vie est une épreuve, il y a peut-être possibilité de la réussir. J’ai bien réussi mon permis de conduire ! Je pourrai croire au salut divin, mais si je suis athée pratiquant, c’est limitant. Pour Nietzsche, une vie réussie, c’est devenir soi-même. Ok, mais qui suis-je ? Si je suis schizophrène, ais-je réussi deux fois ma vie ?  Si réussir, c’est accomplir quelques choses de grand, comme courir un marathon, se faire mal. Donc réussir, c’est souffrir, et je suis douillet comme David. Si réussir, c’est transmettre des valeurs, être quelqu’un de bien, il faut admettre qu’être vertueux, aimer ceux qui ne m’aiment pas, se donner aux autres, même les cons, les racistes et les pandas roux, c’est difficile, et ce n’est pas un gage de bonheur, pas plus que se donner du plaisir à soi, mais ça, c’est une autre histoire. Et si réussir, c’est être riche, ce n’est encore pas gagné. Par exemple, je connais un type qui a inventé un nouveau carburant à base de tartiflette allégée, le gouvernement l’exonère d’impôts par ce qu’il croit qu’il est marié à Jennifer, qu’il a donc l’amour du risque et qu’il va réinvestir dans la pauvreté, et bien il est pas impossible que le gouvernement se trompe un tout petit peu et que le type, que je connais bien, qui n’est pas à proprement parlé un enculé, mais il aime son petit confort et il préfèrera surement s’installer à Ibiza, entouré de pute Ukrainienne en semi-liberté, le sguègue à l’air et le Dom Pérignon  en bandoulière. Le fric ne fait pas de nous des hommes bons. Prenez Tapie, improbable ruffian sorti de nulle part pendant les années fric, à qui l’absence de scrupules et d’illusions sur les hommes ont permis de faire tout et n’importe quoi, il a gagné plein de fric en liquidant des entreprises, en achetant du foot et en chantant qu’il avait réussi sa vie, et bien, ses ennemis ont réussi à le mettre à poil. Si tu penses avoir une vie de merde, souviens toi qu’un jour on a donné 404 millions à Nanard avant de lui demander de les rembourser. Mais on savait qu’entre Tapie et l’arbitrage, ça toujours été l’amour vache.

Le bonheur, c’est de ne plus se poser de question sur le bonheur, ne plus essayer d’épater la galerie, d’étaler son bonheur ou son malheur sur les réseaux sociaux qui sont devenus un déversoir de malheur, un mensonge permanent où on compare sa réussite à l’échelle mondiale. Ne plus se poser la question, ne plus utiliser les mots de réussite, chalenge, performance, compétition, concurrence, carrière, héritage, solex, pub, Sarkozy, fric, pognon, flouze, pèze, regret … Un chômeur bienveillant aura-t-il mieux réussi sa vie qu’un prédateur de Wall-Street ? Si oui, est-il préférable de rater sa vie ? Trouver les regrets de demain pour savoir quoi faire pour ne pas en avoir à la fin, c’est le secret du bonheur … La recherche du plaisir et l’évitement du déplaisir constituent l’objectif de l’existence humaine. L’hédoniste est celui qui cherchent les plaisirs simples de l’existence : l’amitié, la sexualité, les plaisirs de la table et du vin, la conversation, la santé, le savoir, les sciences, la lecture, le sport, le lien social, l’amour …  Comme disait le philosophe Serge Gainsbourg, la vie ne vaut d’être vécue sans amour, ne vous déplaise, en dansant la Javanaise, nous nous aimions, le temps d’une chanson.

Ibrahim Maalouf & Juliette Gréco – La Javanaise (Live à l’Olympia, 2014)