Éloges de l’injustice

Selon Schopenhauer, c’est l’injustice qui est première. Sans elle, l’idée de justice serait inutile. On ne parlerait jamais de droit, s’il n’y avait jamais d’injustice. L’idée de justice n’existe, au fond, qu’à partir du moment où il y a un sentiment d’injustice. C’est uniquement de l’égoïsme de l’homme et de sa générosité limitée, que la justice tire son origine. Mais, qu’appelle-t-on injustice et comment se fait-il qu’il puisse y avoir un sentiment qui y soit attaché ? Si la domination est naturelle, le sentiment d’injustice ne serait-il pas simplement le ressentiment abusif des dominés ayant l’impression qu’ils ne sont pas à leur place, alors que cette place est dictée par la nature ? C’est comme si les petits poissons trouvaient injuste d’être avalés par les gros. Par nature, les poissons sont déterminés à nager, les gros à manger les petits en vertu d’un droit naturel. Est-ce pareil chez les humains ?

Faut croire que oui. Deux exemples cinématographiques à l’appui. Parce qu’ils s’aiment, Richard Loving, qui porte bien son nom, et sa compagne Mildred s’enfuient de Virginie pour se marier, en 1958, le mariage interracial était interdit et passible d’une peine de prison. Revenu chez eux, ils sont emprisonnés et exilés, mais ce maçon Blanc, modeste et ténébreux, et cette agricultrice Noire, vont se battre pendant 10 ans et à obtenir, de la cour suprême des Etats Unis, qu’elle rendre inconstitutionnel l’interdiction des mariages mixtes. Le film n’est pas un chef d’œuvre, parfois maladroit, souvent lourdingue, mais c’est un cri de douleur et d’injustice, et un appel à la justice. Parfois, la loi est injuste, et le cinéma aussi. Le film ne sera pas un succès, des nominations, mais pas de prix, même pas chez nous. Chez nous, on a récompensé, Dany Boon, le ch’ti biloute exilé à Los Angeles, qui chiale et crie à l’injustice d’être exclu des remises de statuettes alors qu’il gagne seulement des millions d’euros avec ses films de merde qui nous emmerde. Mais l’injustice est maintenant réparée. Le pauvre biloute a obtenu ce qu’il réclamait. Il est venu récupérer sa médaille en chocolat en toute modestie, en feignant la surprise et en remerciant le public. Il aurait dû remercier le public pour les millions d’euros, pas pour la statuette, parce qu’on ne lui a pas demandé son avis. Le seul mérite de ce film, c’est le nombre d’entrées en salles, pour le reste, c’est une immense bouse. La pathétique Académie des César ajoute la démagogie à la longue liste de ses méfaits. J’ai vu Raid Dingue à la télé et j’ai failli m’arracher un testicule avec les dents tellement c’était mauvais. Ce qui demeure fascinant, outre que Dany Boon réclame le beurre, l’argent du beurre et le cul du spectateur, outre que l’Académie cède à son délire et lui offre sur un plateau ce qu’il réclame comme un crétin pathétique, c’est que Dany Boon lui-même ne meure pas de honte en recevant ce César du public pour un film pénible, pas marrant pour un sou, que j’ai vu sans lui rétribuer le moindre centime. Raid dingue est une très sombre merde, de la diphtérie pelliculaire, une chierie qui a éclaboussée ma télé. Il est probable que l’année prochaine, le Biloute millionnaire viendra chercher son deuxième César du public consécutif pour La ch’tite famille, probablement toujours dépourvu du moindre sentiment de honte avec une singulière odeur d’égout qui se dégagera de tout ça.

Autour de nous, l’injustice est à l’œuvre de façon spectaculaire et parfois terrifiante. La pauvreté, les inégalités, les dérèglements climatiques, l’épuisement des ressources naturelles, l’hypothèse entretenue d’une 3e guerre mondiale et la crise économique et ses conséquences sociales n’ont de cesse d’alimenter un sentiment diffus de malaise, de peur et d’aliénation pendant que les avancées exponentielles des algorithmes, des logiciels, et de l’intelligence artificielle sont perçues comme des menaces et pas comme des solutions. Ce qui caractérise notre époque est la perte de repères, la fin des grandes espérances, voire la faillite des systèmes de croyances et de représentations ainsi que celle des idéologies politiques. Aujourd’hui, le nouvel insensé n’est plus sophiste ou libertin mais moraliste. Il n’est plus athée comme chez Sade mais prétend tuer les infidèles et les impies au nom de forces obscurantistes. Jamais il n’y eut autant de créateurs et aussi peu de création. Nous vivons une période marquée par l’obscurcissement des esprits, les pensée rétrécies, les formes saturées et déclinantes de la culture. Les Justes du 21ème siècle sont poursuivis en justice, comme ce curé, jugé à Lyon, à qui on reproche d’avoir hébergé des sans-abris dans une salle de la paroisse. Même les justes subissent l’injustice. L’injustice n’est pas une fatalité, c’est à la philosophie, mais pas seulement à elle, de prendre en charge la résistance.