Texte parfait (et encore, je suis modeste)

Chaque fois que je commande sur internet, chaque fois que je vais au resto ou à l’hôtel, chaque fois que j’utilise les services d’un artisan ou un SAV, chaque fois, inévitablement, je reçois un questionnaire de satisfaction. Qu’on s’entende bien, je ne suis pas un donneur de points ou de satisfecit. Qu’est-ce que ça peut vous foutre que je sois satisfait du vendeur ou du plat qui m’a été servi ? Si j’ai quelques choses à dire au loufiat qui m’a apporté mon andouillette, je lui dirais moi-même. Si je ne suis pas satisfait, je suis assez grand pour le lui dire entre quatre yeux, sans passer par son patron. Vous voulez me satisfaire ? Mon cul, je ne suis pas dupe. Vous voulez avant tout me fidéliser. Si vous voulez vraiment me satisfaire, lâcher moi la grappe avec vos évaluations. Aujourd’hui, nous sommes dans l’évaluation permanente, depuis l’école, nous sommes notés, cela continu dans le monde du travail où nous sommes évalués en permanence. Pernicieusement, l’évaluation s’est glissée dans le monde du loisir. Si tu invites une fille au resto, tu devras évaluer ton chauffeur Uber, qui lui aussi t’évaluera, tu évalueras ton barman pour l’apéro et ton restaurant avant d’évaluer la fille sur Tinder. Si tu loue ton appart, tu seras toi-même évalué par ton locataire que tu évalueras. L’évaluation ou le culte de la perfection.

Napoléon disait que si la perfection n’était pas chimérique, elle n’aurait pas tant de succès.  Tout le monde veut être parfait aux yeux des autres. L’évaluation permanente, c’est le GPS existentiel. Plus personnes ne veut flâner, faire des détours et se perdre de temps en temps. On veut trouver la bonne voiture tout de suite, le bon restaurant, la bonne bouteille de vin et la bonne fille. Ce n’est pas de la perfection, c’est de l’optimisation. Superman doit être plus chiant que Michel Drucker un jour de pluie. Un vin parfait serait un vin qui combine des arômes, des saveurs, une acidité, une amertume et une température convenant complètement à celui qui le boit. Et c’est là le problème, celui qui le bois n’est pas parfait. Tous les dégustateurs n’ont pas le même palais et la même culture, en conséquence, un vin parfait se serait pas une valeur absolue et suprême, mais une valeur relative et limitée à nous-même. Le concept de perfection n’est donc pas à ce qu’il paraît. Seul un être imparfait peut avoir à poursuivre la perfection. Celui qui est parfait n’a plus de but. La recherche de la perfection quasi-divine peut conduire à des rigidités, à une forme de déprime, d’insatisfaction, de culpabilité quand on ne parvient pas à toucher du doigt cet absolu, irréalisable pour le commun des mortels… Je laisse le mot de la fin à mon pote Ranulphe, il dit souvent, après quelques verres, que les constructeurs du Titanic disaient que ce bateau était parfait, que Dieu lui-même ne pourrait pas le couler. Et ben … Il l’a bien coulé, cet enfoiré !