Petrus, pourvoyeur d’émotion

Les émotions sont des concepts très complexes, philosophiques avant d’être scientifiques, ce qui explique qu’elles furent longtemps dédaignées par les scientifiques. En effet, comment concevoir étudier des phénomènes aussi subjectifs, aussi personnels, aussi intimes ? Mais L’émotion n’est pas un phénomène totalement subjectif, certains éléments, certains processus physiologiques, comme l’accélération du pouls, la transpiration, sont communs à l’ensemble des Hommes sur la planète. Un sourire est reconnu, du fin fond de la forêt amazonienne jusqu’au cœur de la chine comme un signe de joie. Basiquement, l’émotion peut se définir comme une manifestation de la vie affective, généralement accompagnée d’un état de conscience agréable ou pénible. L’émotion est donc un trouble à durée variable, une rupture d’équilibre, contrairement à la passion, qui est un déséquilibre durable de la raison. Longtemps méprisées, parfois diabolisées, souvent incomprises, les émotions ont fait l’objet de vives discussions, pour certains philosophes, elles constitueraient un obstacle majeur au plein accomplissement de l’action, elles fausseraient le jugement et seraient une entrave aux processus délibératifs menant à l’action.

Face à un très grand vin, il ne faut pas trop réfléchir, mais se laisser porter par ses émotions. Elles ne faussent pas le jugement, elles amplifient la résonance. Les grands vins doivent faire vibrer, au sens strict, frissons, chair de poule, voire une petite larme. Hier soir, face à ce Clos Ste Hune 2001, d’une grande finesse, il était essentiel de parvenir à écouter son ressenti, comme face à cet anonyme Aloxe Corton 1959, il était nécessaire d’aller plus loin que le simple aspect technique. Les très grands vins ne sont jamais démonstratifs, il faut être capable de les capter, de juste les effleurer parfois. Il est toujours plus difficile de ressentir et d’accepter une caresse quand on attend un coup de poing. Dans la dégustation du vin, l’émotion ne ment jamais, elle est beaucoup plus directe que la réflexion. Le vin est parfois une beauté liquide qui entre en résonance avec les émotions du dégustateur qui lui ouvre les portes de son inconscient. Petrus, le boire ou ne pas le boire, telle est la question. La simple évocation de cet inaccessible mythe et déjà, les passions se déchainent. S’il y a bien un vin qui est incompris, c’est Petrus. Rares sont ceux qui ont la chance de l’approcher, de le humer, le déguster, le boire… et encore plus rares, ceux qui ont réussi à le décrypter et le comprendre. Ce Pomerol légendaire souffre de son prix astronomique. Un vin à un tel prix doit forcément pulvériser nos papilles, les marquer au fer rouge du Merlot, poser une empreinte indélébile sur nos papilles de néophyte crédule. Petrus est forcément monstrueux de puissance et de virilité. On doit prendre une claque, un crochet au foie, un uppercut fulgurant, qui mettrait Knock out les plus grands des soiffards. Que nenni mon bon monsieur. Petrus 1989, c’est un premier nez pas très engageant, réduit, dans le style viande faisandée, bref, ça ne sent pas très bon et notre pourvoyeur d’émotion de la soirée, transpire à grosses gouttes et se tasse sur sa chaise. La réduction n’est pas un problème grave en soi, ces mauvaises odeurs disparaissent à l’aération pour le plus grand plaisir du dealer d’un soir, qui retrouve immédiatement de la hauteur. A la place des mauvaises odeurs, une belle matière douce, une caresse d’une infinie douceur, une opulence sensuelle, des parfums de cassis, de chocolat, de minéral et de moka. Un concentré d’émotions brutes. Si Petrus marque notre esprit, c’est plus par sa sensualité, son élégance et sa classe que par sa force. Petrus ne se livre pas spontanément, il faut aller le chercher pour le décrypter. Petrus se mérite, il peut même se refuser à celui qui lui manquerait de respect.

Pour certains, Petrus est une démonstration de puissance et de réussite sociale, pour d’autres, il est un délice des sens et un pourvoyeur d’émotions. Si on ne voit que la majesté dans ce vin, s’il n’y a pas d’émotion, un jour, la façade se lézardera et deviendra ennuyeuse.  Petrus ne descend pas de sang royal, il n’a pas été bu à la table des rois de France et de Navarre, on ne raconte pas l’histoire du domaine à travers les siècles et les siècles. Le mythe Petrus est très récent. Son nom ne provient d’aucuns descendants romains, mais du lieu-dit sur lequel sont installées les terres du domaine. Petrus avance seul, nu sur la croupe de son terroir, c’est ce terroir unique qui l’a porté au firmament des vins.