On ne joue pas à saute-mouton avec une licorne d’abondance

coussinUne question perturbe mon cervelet de panda pékinois ensuqué depuis maintenant 41 jours, 6 heures et 17 minutes : pourquoi compte-t-on les moutons ? J’entends par là pourquoi les moutons plus que les porcs qui piquent, les canards, les musaraignes mouchetées, les bœufs de Kobe ou les bouteilles de Petrus ?  Oui j’ai quelques troubles au niveau du sommeil depuis que j’ai surpris Régis en train de se taper un trait d’Ajax sur la cuvette plaquée or de mes toilettes. Dès lors, chaque nuit, à l’heure où les gogo-danseuses comptent la recette accrochée à leur string à paillettes, à l’heure où les derniers fêtards piquent du nez, à l’heure où les derniers prolos partent à l’usine, je mâte ce réveil apocalyptique qui m’indique de ses chiffres rouges accusateurs, et ce à intervalle plus ou moins régulier, à quel point il est important de ne pas se lever.  Dès lors comme tout le monde, j’ai essayé la bonne vieille méthode des moutons, c’est à ce moment précis d’ailleurs que je me suis interrogé sur la pertinence du décompte des moutons ! D’où la première interrogation, exorde de ce texte ?

Après avoir compté les chèvres, les lamas ainsi que les boules de geishas, j’ai enfin eu une idée magique : et pourquoi ne pas compter les bouteilles de Petrus que j’ai bues ? Comme il n’y en a pas beaucoup à compter, trois minutes plus tard, je ronflais comme un ours brun repus, voire pété comme un coing. Je me suis réveillé complétement bourré, mes oreilles faisaient plus de bruit qu’un mirage IV au décollage et j’avais la sensation de sucer une tortue géante. Je ne vous raconte pas le cauchemar. C’est à ce moment que j’ai compris pourquoi il valait mieux compter les moutons plutôt que les licornes. Avec les moutons, au pire on doit rêver qu’on porte un pull en laine qui gratte, avec les licornes, c’est une journée de souffrance. Sinon y’a la bonne vieille méthode à Gégé, il se tape une vingtaine de vieux vins et les troubles de sommeil, ben, Gégé, y connaît pas … Pour égayer la soirée, il nous a concocté un petit jeu à base de jeton de poker que je ne tenterais pas de vous expliquer, vu que je n’ai rien compris et qu’il est probable que même Gégé imself n’ai pas tous compris. En plus, ça prendrait une plombe et ce serai bien plus douloureux que le saute licorne.

henri-milan-le-grand-blancOn débute en douceur, un Gewurtz, sec et salin, qui ressemble à un Riesling, un Riesling qui semble avoir un petit pet au casque et un autre Riesling, un Brand 2001 du Domaine Zind-Humbrecht qui semble manquer de vivacité. La suivante n’en manque pas, ça sent la banane, l’abricot, les fruits exotique, c’est puisant et équilibré, c’est un Grand Blanc 2004 d’Henri Milan. « Les accès percés dans les murs du Montrachet ne sont que d’humbles portes, symboliques et pas même charretières. On les dirait taillées aux dimensions d’un ange aux ailes repliées. A ce degré d’excellence, la modestie ne peut avoir que deux causes : l’absolu dépouillement de la sainteté ou le déguisement d’un orgueil démesuré » (Jean-François Bazin). Je ne vais pas m’acharner sur une bouteille qu’on ne boit que très rarement et que certains d’entre nous ne boivent jamais ? Le terroir du Montrachet n’a plus rien à prouver depuis bien longtemps, le Montrachet possède un « truc », quelque chose de pas forcément palpable, une aura, une singularité, une « personnalité » unique, quand il est digne de son origine, de son rang. Et c’est bien là le problème ! Si un Montrachet, volumineux, rustique, qui semble avoir pris un coup de soleil et qui ne possède pas la touche qui fait rêver, peine à supplanter un très beau Chassagne-Montrachet Morgeot 2010 de Thomas Morey, c’est que le mythe n’est pas au niveau de la légende.

1972 est une année catastrophique pour les vins dans toute l’Europe. Pourtant, comme toujours, l’exceptions qui confirme la règle est dans mon verre. Une couleur claire et trouble, des arômes de confiture de framboise, de fruits mûrs, de fleurs fanées, mais très agréables. Un vin qui semble fragile, léger, sans structure. Pourtant, la bouche est soyeuse avec un côté terre humide incroyable, c’est racé, l’acidité élevée donne du tonus et fait vibrer l’ensemble. Echezeaux 1972 du Domaine de la Romanée Conti.  On va passer sous silence un Chambertin 85 et un Vosne-Romanée Suchot 1964 aux arômes de pied, de poisson ou de pied de poisson selon les goûts et les expériences de chacun. Le Volnay 2007 des Contes Lafon va remettre tout le monde dans le bon sens. Beau fruit rouge mentholé, légère sucrosité, profondeur, longueur, un plaisir simple et partagé. On ne quitte pas la Bourgogne avec deux beaux exemplaires de la diversité des terroirs Bourguignon. Un Morey St Denis Clos de la Bussières 2008 du Domaine Roumier et un magnifique Echezeaux 1998 du Domaine Charlopin, d’une grande finesse.

PetrusBernard Faurie préconise d’ouvrir ses « Hermitage » par beau temps et vent du nord. Il ne faisait pas beau et je ne sais pas d’où soufflait le vent. Toujours est-il que son 92 et son 2002 n’ont pas fait souffler un vent de liesse générale, tout au plus, une petite brise d’hiver. La dégustation du vin, est un art. En organiser une, est une merveilleuse aventure. L’ordre de passage des vins est primordial et il est parfois déstabilisant, surtout avec de vieux vins.  Très souvent, on réserve le vieux vin au pédigrée prestigieux à la fin de la dégustation. Sous prétexte que ce vin est une relique, un mythe, on s’imagine que sa place est à la fin de la dégustation, telle une apothéose. En doublette, c’est encore plus difficile. Le choix du vin qui accompagnera le mythe est un casse-tête. Cos d’Estournel 1995 est un vin fringant, opulent, intense, à son apogée, sur le café, les fruits à noyau et les épices douces. Pour l’avoir déjà rencontré plusieurs fois, c’est un vin que j’aime particulièrement. A ses côtés, le mythe semble un peu essoufflé, les arômes de livèche et de fruits noirs sont moins nets de ceux du Cos. Impression ou réalité, mystère de la dégustation, le mythe dont je disais tant de bien il n’y a pas si longtemps (voir ici), s’est dévoilé avec un tout autre visage. Petrus ne se livre pas spontanément, il faut aller le chercher pour le décrypter. Petrus se mérite, il peut même se refuser à celui qui lui manquerait de respect. Et je crois bien que je lui ai manqué de respect. Petrus 1989.

ornellaiaEn matière de belles carrosseries comme de vin, les belles italiennes ont toujours eu un grand effet sur moi. Le nez nous emporte dans les souks de Marrakech, un mélange d’épices et de figues, de rose et de jasmin. La bouche est dynamique, ronde et d’une souplesse remarquable. Les tannins sont présents, sans excès et la finale est magique. Sperss 1989 Angelo Gaya. On reste en Italie, un nez très intense, animal, cuir, réglisse, rose, cerise, pruneau. Une bouche ample, des tannins présents, du caractère et de la longueur pas monotone. Barolo « Vigna del Gris » 1990 Conterno Fantino. Arômes exubérants et complexes, fruits très mûrs, pruneau, eucalyptus, bois oriental. La bouche est puissante, ça envoie du lourd, une bomba italiana à la très longue finale rehaussée par une superbe acidité. C’est un grand vin opulent, pour les jouisseurs. Ornellaia 2001. Deux sucrettes plus tard, il est temps de faire le bilan de la soirée. Une belle surprise, le grand Blanc d’Henri Milan, des vins à maturité, le Volnay des Contes Lafon, le Charlopin, le Roumier, le Cos … Trois belles Italiennes, une vieille DRC avec de beaux restes, un Petrus qui ne s’est pas livré complètement et quelques déceptions vite oubliées dans mon lit. Ce lit où, après deux heures de curling et de boule lyonnaise, j’ai rêvé que j’ouvrais une Romanée Conti 1945 bouchonnée. Putain de cauchemar ! Je n’ai plus refermé les yeux de la nuit. J’ai compté les moutons, puisque le sage Gégé m’a prévenu, on ne joue pas à saute-mouton avec une vieille licorne d’abondance sans prendre quelques risques.

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