Mémoire de nos verres

Il est important de se souvenir, des belles choses, des vieilles choses, des belles personnes et des grands vins que l’on boit. Le souvenir et à la mémoire sont indispensable à notre équilibre. Tout ce qui n’est pas oublié n’est pas nécessairement l’objet d’un souvenir. J’ai gardé en mémoire la liste des appellations de la côte de nuits sans que celle-ci ne constitue un souvenir, car cette liste n’est pas une réalité temporelle, susceptible d’être passée, présente où future. J’ai le souvenir de la première fois où je me suis promené, avec quelques amis, près de la croix de la Romanée Conti. Pour se souvenir, il faut qu’il y ait eu une expérience passée, par exemple goûter un excellent Meursault avec son meilleur ami. Il faut garder la mémoire de ce que nous buvons, goutons, écoutons ou de ce que nous pensons. Nos souvenirs accumulés se conservent. Ils ne sont pas stockés quelque part, inertes, mais déterminent nos actes. Un souvenir est inconscient, mais il est toujours là, qui pousse pour entrer dans le champ de la conscience et agir. L’ensemble de nos souvenirs, c’est notre histoire, notre mémoire fait que nous avons une histoire. Les souvenirs que nous perdons sont ceux dont nous n’avons pas besoin pour agir. Ils n’en sont pas pour autant détruits, le passé est intégralement conservé, mais ne resurgit que pour et dans l’action. Lorsque les exigences de celle-ci se relâchent, la conscience peut se replonger dans le passé.

Chateau Grillet

J’ai une bonne mémoire, une très bonne mémoire, mais pas assez bonne pour vous faire un compte rendu détaillé des vins de ma dernière soirée. Mais assez pour savoir que, pour retrouver un vin, il faut en avoir le souvenir. Difficile de trouver un vin que l’on n’a jamais bu. C’est le challenge que je réserve en entrée de soirée. Le pas très loquace Fontasanta Nosiola 2013 et le plus ouvert Manzoni  2013  d’Elisabetta Foradori. Ils sont pardonnés. Pour la suivante, ils sont moins pardonnables. Personnellement, j’ai plein de souvenirde la cuvée Oro 1999 d’une autre grande femme du vin, Marlène Soria. Plus floral et moins oxydatif que dans mes souvenirs. Pour la série suivante, la mémoire des soiffards ne s’arrange pas. Même Régis, qui m’a fait découvrir ce vin, n’a pas trouvé. Les Nourrissons de Stéphane Bernaudeau, un élevage à la bourguignonne et une grande intensité en bouche. L’absence de souvenir est un enfer, que les Chaillées de l’Enfer 2014 du Domaine Vernay a mis en évidence. Le Viognier n’a jamais été cité, pas plus que sur le Château Grillet 2005, iodé, minéral et d’une grande finesse. Dans nos souvenir, le viognier n’a pas, à l’évidence, cette qualité. Sur la suivante, la mémoire est revenue, Didier Dagueneau presque immédiatement, les Monts Damnés 2008, juste après. Ouf ! La mémoire est dans le cerveau et le cerveau est un muscle, il fallait un peu d’échauffement. Pour le Riesling Clos Sainte Hune 2002 du Domaine Trimbach comme pour le Clos de Monsieur Noly 2002 du Domaine Valette, pas de trou de mémoire, c’est variétal et original, ça aide. Parmi les grands vins dont je me souviens, il y a quelques Montrachet du Marquis de Laguiche, mais ce 2005 ne me laissera pas un grand souvenir, un Montrachet n’a pas le droit d’être moyen.

Jean-Paul Jamet

On ne goûte pas souvent le Domaine Arlaud, c’est donc normal que ce Clos de la Roche 2007 n’a pas été trouvé. Pour le Bonnes-Mares 2009 du Domaine Roumier, Philippe a trop hésité, il a été doublé sur le fil. Pour le magnifique Chambertin 2006 du Domaine Rousseau, cela a été collégial. On a tous de magnifique souvenir de ce vin. J’ai la réminiscence d’une dégustation improbable dans un cave discothèque de Vosne-Romanée, Régis au piano à queue, avec la dégustation de vin, loin d’être aqueux. Pourtant le bouchon de ce Richebourg 2009 du Domaine Gros a tout gâché. Côtes Catalanes 1988 de Fernand Vaquez, improbable et introuvable, mais terriblement bon, avec de arômes de vieux cuir, d’épices douces et des tannins d’une grande douceur. Un grand vin, c’est comme un beau voyage, un grand livre, un beau film, un spectacle magnifique, il se déguste encore des mois, des années après. Sa mémoire est comme gravée dans le verre. Je me souviens des grands vins, mais aussi des moments qui ont fait que le vin était grand. Se souvenir des belles et bonnes choses. La plupart des dégustateurs, comme vous et moi, ont une mémoire normale, souvent sélective, parfois défaillante. Mais les grands vins sont gravés dans nos mémoires. Pas étonnant que les suivantes ont été reconnus. Clos Rougeard « Le Bourg » 2004, un Cabernet Franc exceptionnel, Hermitage 2007 du Domaine Chave, puisant et aromatique, Rayas 2005, tellement original et unique, et la surpuissante , encore cachée derrière son élevage, un vin massif, profond, épicé, à l’état de chrysalide, un vin de patience, un monstre qu’il faut garder en mémoire pour s’en souvenir dans 15 ou 20 ans.

Rangen de Thann

Mes premiers souvenirs de grands vins sont vieux de plus de 30 ans, un noël Allemand et des vins Italiens. De magnifiques Barolo dont j’ai encore aujourd’hui les effluves de bois de rose. Pas de Barolo ce soir, mais un Barbaresco Asili 2006 de Lucas Roagna, complexe, racé, juteux, grosse matière mais velouté certain avec une belle finale sur le cigare. Sori San Lorenzo 1998 d’Angelo Gaja est un vin puissant, parfois austère, à qui il faut du temps pour magnifier son élevage. 20 ans, un âge qui lui va bien, un vieillissement qu’il révèle tout son potentiel. De ma mémoire, de mes souvenirs,

j’essaie d’en faire bon usage. En premier lieu, quand je note un vin, j’éprouve le besoin de me souvenir, au-delà du vin que j’ai bu à midi, loin dans ma mémoire, j’essaie de me souvenir de l’empreinte de pierre de lave dans ce Rangen si typique. Le Pinot Gris Rangen de Thann VT 1999 de Zind-Humbrecht est un très beau vin, vin, aromatique etc… Mais, mon plus grand souvenir de vin liquoreux est un Pinot Gris Rangen de Thann SGN 1998 et ma mémoire est bonne : iode, silex, abricot, caramel, raison de Corinthe, miel, cire, menthe, thé vert, c’est une symphonie d’arômes qui restera également dans ma mémoire.

Quand je déguste, j’essaie de garder une idée précise de ce que j’ai ressenti en buvant le vin et j’oublie une partie, puisque qu’il est impossible de se souvenir de tout. L’oubli a mauvaise réputation. Signe de lacune, de défaillance. À bien y réfléchir, l’oubli a des vertus. A l’âge de quatorze ans, lors d’un voyage en Italie, Mozart assista aux matines du mercredi 11 avril de la Semaine sainte à la chapelle Sixtine, unique occasion de pouvoir entendre le Miserere d’Allegri. Le Vatican avait interdit toute retranscription de l’œuvre, menaçant d’excommunication celui qui diffuserait la partition à laquelle seuls les choristes avaient accès. Le soir même, le jeune et irrespectueux Wolfgang réécrivit de tête le Miserere. Il y a de quoi être à la fois admiratif et envieux. Qui ne rêverait pas d’une telle mémoire, aux capacités de stockage presque illimitées ? Pas moi, je préfère oublier le bouchon du Richebourg et la qualité du Montrachet 2005. Par contre, je continuerais à me souvenir du Roumier, du Rousseau, du Clos Rougeard, des belles italiennes et du volcanique Rangen de Thann. On ne boit pas pour oublier, on goûte pour se souvenir. Cette phrase résume parfaitement ce que doit être le vin : un plaisir, une émotion, un objet de culture et de mémoire. En goutant le vin tout au long de sa vie, on enrichit une base de données personnelle, on établit des comparaisons, on apprend ce que l’on aime, ce que l’on aime pas, le vin des souvenirs se bonifie dans les caves de la mémoire.