Les loges de la paresse

ParessePresque 20 jours de disparition totale, j’espère que vous n’avez pas appelé la police du vin ? Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas parti en Suisse pour planquer mes lingots tarbais et mes grands crus Bordelais, non, j’avais un peu de taf, du travail, de la besogne à finir, enfin, un vrai travail, pas un truc qui consiste à raconter une vie dont tout le monde se fout comme de son premier mauvais beaujolais. Tout ça pour te dire que le travail, même si c’est la santé, c’est aussi un peu le bagne. De servitude, pour les philosophes de l’Antiquité, à valeur refuge pour nos sociétés modernes, le travail à beaucoup changé en 3.000 ans. Pourtant, le travail n’a jamais rendu les gens heureux, demandez à un gilet jaune ce qu’il en pense. Paria ou marginal, le paresseux a toujours suscité autant louanges que dédain, jusqu’à Emmanuel Macron. Pourtant, depuis l’Antiquité, les philosophes font l’éloge de l’oisiveté contre le dogme du travail. Mais pourquoi défendent-ils la paresse ? Préférer l’oisiveté n’est pas un vilain défaut.

C’est, à l’inverse, une nécessité pour ceux qui souhaitent se détacher d’une activité physique incessante et chronophage. Cet exil de la pensée permet, selon Sénèque, de se déprendre des affaires et des passions de la vie quotidienne. Cultiver son oisiveté, c’est se donner l’occasion de méditer sur soi-même, sur les autres et sur le monde. Persévérer dans cette activité de l’esprit n’est ni un vice, ni une fuite, mais le privilège du sage. Pour Jean-Jacques Rousseau, la paresse serait même inscrite dans la nature de l’homme. Le doux repos de la paresse serait notre ultime désir et c’est d’ailleurs « pour parvenir au repos que chacun travaille : c’est encore la paresse qui nous rend laborieux.« . Dans son essai « Eloge de l’oisiveté », Bertrand Russell pense que les heures passées à se prélasser sont les seuls véritables instants de bonheur. La morale du travail serait comme une morale d’esclave, or le monde moderne n’a nul besoin d’esclaves. Voilà donc 4 bonnes raisons de glander. Et si la paresse nous mettait sur la voie d’une société plus juste ? Faut prendre le temps de prendre son temps. La paresse n’est pas mère de tous les vices. La paresse dérange, travailler c’est bien, fainéanter c’est mal. La messe est dite. Pourtant, il est si doux de musarder, de lézarder, de flâner, de baguenauder ou de ne rien faire.

Cela dit, et bien dit, faut le reconnaitre, je ne suis pas resté inactif sur la bibine. J’ai clos l’année avec un superbe Pinot gris Rangen de Thann 2010 d’Olivier Humbrecht, minéral, puissant et complexe, j’ai continué avec un extraordinaire Ermitage Ex-Voto 2007 du Domaine Guigal, aux notes de fruits noirs, de réglisse et d’épices. Un vin puissant, mais qui garde beaucoup de finesse. 2007 est un magnifique millésime dans le Rhône. J’ai ouvert 2019 en dansant sur les bulles de l’Amateur du Domaine Léclapart, un Chardonnay tonique, marqué par son terroir, léger, floral et grillé.  Je pourrai aussi vous parler d’un excellent Bel Air Marquis d’Aligre 2005, d’une Réserve Shiraz 2015 du Domaine Noon, mais le travail m’a rattrapé. JeanDa nous a concocté un début d’année en fanfare, une Pucelle du Domaine Leflaive, un vieux Pichon Longueville encore alerte, un Haut-Brion 1968 un peu fatigué, une Shiraz 2005 de Chris Ringland, incroyable, énorme, soyeuse et fruitée. Il a même réussi à me faire dire du bien d’un Corton 2005 de Dominique Laurent, c’est dire si 2019 commence bien. Parmi les autres bouteilles bues en 20 jours, il y en a une qui m’a particulièrement intriguée, une robe orangée, ambrée, un nez de liquoreux, litchi, ananas, abricot, fleurs, en bouche, on voyage dans l’inhabituel, pas de sucre, peu d’acidité, mais une patine originale. J’ai été surpris par ce Chablis Montée du Tonnerre 1986 du Domaine Robin. Pas très Chablis, mais excellent quand même. Parfois l’évolution nous joue une partition originale. Moins original, J’ai arpenté les allées du salon des vins d’Ampuis, comme tous les ans, pas grand-chose de nouveau, 2016 sera un bon millésime. Je suis rentré fatigué, de quoi justifier, pour l’auteur de ces lignes, qu’il s’autorise un peu de repos bien mérité. Il parait que le travail, c’est l’opium du peuple ! Personnellement, pour ne pas finir drogué, je préfère la paresse .