Achtung Babyfoot

« Va t’échauffer, tu entres dans cinq minutes. » Il avait attendu ces mots longtemps. Faire une entrée fracassante, marquer le but décisif, devenir le héros du club, celui que les gamins rêvent d’imiter… ou, au moins, retrouver un peu de plaisir. A force d’user les bancs, à force de s’entraîner pour du beurre, il avait complètement oublié le but du jeu, se faire plaisir. Un jour, le football avait été un jeu. Il ne pouvait pas se plaindre, il était payé pour jouer, et bien payé, pour quelques minutes de jeu par année. La saison précédente, il avait été chômeur quelques mois, il avait dû s’inscrire, pointer, suivre les formations et les entretiens avec son conseiller, fournir des preuves de recherche d’emploi. Il avait eu un peu honte de s’asseoir là, au fond de la salle, au milieu de ces gens licenciés d’un travail bien plus pénible. Un jour, il avait été un prodige, à 16 ans, on lui prédisait une grande carrière, le nouveau « machin », le futur « truc ». Et puis, la blessure bête, le genou en carafe, la rééducation, loin de sa famille, de ses amis, il avait commencé à trouver sa vie moins rose. Quelques piges, re-blessure, un prêt dans un club qui se battait contre la relégation, la bans et … il avait de nouveau sa chance ! Il allait la saisir …

  • Psyko : Tu devrais te concentrer, tu viens de te marquer un but tout seul …
  • Rage : C’est quoi le score ?
  • Psyko : 10-0 ! comme la partie précédente
  • Rage : Mon buteur est mal, il vient de divorcer, son fils a la rougeole et il déprime
  • Psyko : Quoi ? Tu parles à tes joueurs ? Tu leur inventes aussi des vies et tout ?
  • Rage : Oui bon ça va. Ce n’est pas ma faute si j’ai de l’imagination…
  • Psyko : Ce n’est pas de l’imagination, c’est plus psychiatrique… T’as pensé à consulter le Doc?
  • Rage : En parlant du Doc, c’est quoi le thème de la prochaine soirée ?
  • Psyko : Le Rhône, nord de préférence, on n’est pas venu à Ampuis pour être ailleurs ! D’ailleurs, le Rhône nord, c’est comme le baby-foot et comme le foot, à la fin, c’est toujours les Allemands qui gagnent …
  • Rage : J’ai pas compris …
  • Psyko : Laisse tomber, engage, on fait une petite dernière, j’adore voir ta tête de cocker triste quand tu perds …
  • Rage : Quelle tête ?
  • Psyko : La même que quand tu dégaines un Dominique Laurent bouchonné, la même que quand tu te retrouves face à un BigMac avarié, la même que quand tu te rends compte que la fille dans ton lit est en fait un skinhead hermaphrodite reconverti en vendeur de tongs Hare-Krishna et que tu as les caramels suintants au fond du panier… Tu visualises ? Engage, on a une soirée à préparer …

Pour débuter cette soirée, on se fait la bouche avec un bon Champagne, « Terroirs » d’Agrapart & Fils, fin, minéral, rafraichissant. On poursuit avec un Bourgogne blanc 2013 du Domaine Leflaive, pur, citronnée, équilibré, ah, si tous les Bourgogne générique pouvaient être de ce niveau là !  Et si tous les Rhône blancs pouvaient avoir cette fraicheur. Faut dire que, depuis quelques années, je ne suis plus très fan des blancs du Rhône, toujours à la limite du « too much ». Pourtant, le Crozes-Hermitage Clos des Grives 2015 du Domaine Combier est très plaisant. L’exception qui confirme la règle, c’est le Domaine Vernay, son Coteau de Vernon 2016 est, certes puissant, mais son aromatique est tellement particulière, bergamote, violette, fleur d’oranger, la bouche est compacte, mais le temps en fera une belle bouteille.

On passe au rouge, c’est menu Bouchon Lyonnais, à base de beaucoup de calories, charcuterie, quenelles de Brochet sauce Nantua et andouillette moutarde sur des pommes au four façon Dauphinoise. C’est une règle immuable de la cuisine Lyonnaise, depuis « la Hire », un célèbre écorcheur du Roi Charles VII, réputé pour la finesse de son humour, qui disait qu’une andouillette sans moutarde c’était comme un pillage sans incendie, comme une mise à sac sans viol, d’ailleurs, la blague qu’il affectionnait particulièrement, était de violer les paysannes sur les huches à pains dans lesquelles ils avaient préalablement enfermé le mari. Donne du Rhône à ton homme… Et tu verras qu’il t’aimera … Deux bons Saint Joseph, plein, puissant, poivre, violette pour la Pleine Lune 2014 de la Ferme des 7 Lunes, épices, bois noble, framboise et cassis pour le St Joseph 2007 d’Yves Gangloff.

« Et à la fin, c’est toujours les Allemands qui gagnent« . Cette phrase de Gary Lineker est peut-être vraie au foot, et encore, c’est moins vrai aujourd’hui, mais, même si j’aime beaucoup Cornas et les vins de Thierry Allemand, je dois bien reconnaitre que je préfère Ampuis et ces Côte-Rôties merveilleuses. Le Cornas Chaillot 1997 de Thierry allemand est encore bien jeune, sur les fruits noirs, la violette, le réglisse, c’est fin, pas très dense, mais suave et long. Une très belle bouteille. Le lieu-dit « La Landonne » est un joyau de la Côte-Rôtie, une parcelle située sur la Côte Brune, caractérisée par ses sols riches en oxyde de fer. Cette Landonne 2007 du Domaine Guigal a une robe presque noire, des arômes de cerise, de framboise, d’olive noire, de bois noble, la bouche est finement poivrée, concentrée et suave avec une finale épicée. Grand vin ! La Turque 2004 du Domaine Guigal n’est pas, comme à l’habitude, explosive et sauvage, mais très séduisante, fine, minérale avec des arômes de cerise kirschée, de viande grillée, de cassis, d’encre et de violette. C’est la finesse qui prédomine, superbement équilibrée, des tannins ronds, un grain voluptueux, une acidité mentholée, une finale qui s’éternise. Grand vin. Après le silence qui suit ces deux géantes, le silence, c’est encore de la Côte-Rôtie, c’est difficile à croire, mais on monte encore une marche, un nez d’une précision remarquable, mûre, violette, garrigue, menthe et épices s’enchevêtrent pour former le plus doux des parfums Rhodanien. Une Côte-Rôtie, incontestablement ! Et même l’archétype de la Côte-Rôtie, fine, minérale, une sensation de plénitude, une impression de décoller, ça remplit la bouche, mais aucune lourdeur, de la fraicheur et une longueur stratosphérique. Le prototype du vin parfait, un étalon. Grand vin. Les Grande Places 1999 du Domaine Clusel-Roch. Depuis longtemps, je suis envoûté par les coteaux escarpés d’Ampuis, de Saint-Cyr-sur-le-Rhône et de Tupin-et-Semons. J’ai bu la légende du Seigneur de Maugiron, de ses deux filles, la Brune et la Blonde. J’ai arpenté un vignoble rôtit sur des coteaux abrupts où la vigne s’accroche à des terrasses vertigineuses, exposées au soleil. De longs échalas servent de tuteur à la syrah, un cépage masochiste que les terres trop fertiles rendent inexpressif. Ici, ses racines fouillent l’oxyde de fer et la silice, le calcaire et le schiste. Le vent, qui s’engouffre dans le couloir rhodanien, sèche le raisin et le protège de la pourriture. Le Rhône, au pied des coteaux, lui offre une double exposition, et de précieux degrés. Tous ces ingrédients donnent de très grands vins, puissants et veloutés. La Côte Blonde, c’est Grace Kelly, des vins tendres, empreints de délicatesse et de finesse. La Côte brune, au sol riche en argiles et en oxydes de fer, est composée de coteaux orientés vers le sud-ouest, elle produit des vins plus corsés, plus sévères et ténébreux, un vin qui me fait penser à Pénélope Cruz !  Parmi toutes ses merveilles, il y en a une qui me faisait son cinéma, je n’avais pas encore croisée cette star de l’appellation. Le Domaine Ogier est ancré depuis sept générations sur les coteaux d’Ampuis. Sa cuvée « la Belle Hélène » 2010 est une pure merveille, elle fait partie des plus grands vins de l’AOC Côte-Rôtie, un marqueur identitaire de la Côte-Brune. Encore dans sa prime jeunesse, elle montre une souplesse incroyable, des notes d’encens, d’encre, de fruits noirs, d’olive noire. La bouche est minérale, un jus de caillou, de sol de forêt, de réglisse, des épices, du café, des tannins jeunes, soyeux et une longueur ahurissante. Un grand vin avec un bel avenir.