Un Gode n’est pas une divinité en glaise

Bière de Babylone
Bière de Babylone

Samedi matin, au volant de mon destrier, encore dans les vapeurs de la magnifique soirée du Goth de House, je me demandais sous quel angle j’allais attaquer le compte rendu. Bercé par la voix grave, sourde, rocheuse de Jean Claude Ameisen (sur les épaules de Darwin), j’avais le souvenir de quelques magnifiques et vieux flacons, du sourire de Mélanie Pfister et du Tee-shirt brassicole de JeanDa. Quand, comme une évidence, le conteur poétique de France inter me donna les clés. Sur les épaules de Darwin, sur les épaules des géants et voir plus loin, voire à travers le temps. Le croissant fertile du moyen Orient est le berceau de toutes les agricultures. Kalam (le pays) en Sumérien, Mésopotamie pour les Grecs, est aussi le berceau de l’écriture et de la bière.

Les premières traces de culture de céréales datent de 12.000 ans. Au confins de Sumer, des archéologues ont découvert des tablettes de plus de 6.000 ans relatant la fabrication de la bière, que l’on buvait à la paille à Sumer. A cette époque, le brassage de la bière était une activité domestique, comme faire son pain. D’ailleurs, la bière a longtemps été considérée comme du « pain liquide » (Sikaru), une source d’énergie et d’hydratation sûre, qui se conserve plus longtemps que le pain. Comme la plupart des tâches domestiques, la responsabilité du brassage incombait aux femmes. Les tavernières étaient des femmes protégées par la loi des dieux. Ninkasi, la divinité de la bière dans la culture sumérienne, est une femme. L’hymne à la déesse Ninkasi est en fait, la recette de la bière de Sumer. La traduction de l’hymne a servi à une expérience de brassage qui a été effectuée par des archéologues de l’Université de Munich avec des experts de la bière. L’objectif était de reconstruire l’ancien processus de brassage en utilisant la pression à froid pour fabriquer un breuvage d’orge et d’amidonnier, puisque le houblon n’était pas encore utilisé à cette époque. Ce breuvage a été dégusté à la paille, comme à Sumer. Ceux qui ont eu la chance de déguster cette bière Ninkasi diront qu’elle avait un goût de cidre, sans amertume, elle était merveilleusement sucrée et parfumée, on percevait des arômes de datte et d’orge grillé. Jeanda avait-il raison, la bière est donc la plus vieille boisson du monde ?  Peut-être pas, les première traces de vin datent de 8.000 ans, toujours dans le berceau fertile de Sumer. Ce qui est sûr, c’est que l’alcool est le plus ancien compagnon de l’homme, après la femme, bien entendu. La première bacchante apparue dans le monde est « la Vénus de Laussel« , sculptée à l’entrée d’une grotte du Périgord il y a trente mille ans, pas très loin du futur cognac ! Cocorico, l’alcool est français et c’est encore une femme qui est aux commandes.

Vin de femme
Vin de femme

De tout temps, elles ont toujours eu la main sur notre trésor, avant que la méfiance s’installe dans la culture populaire, où l’on s’est employé à les représenter soit comme des femmes tentatrices, prêtes aux pires bassesses pour faire boire les pauvres hommes, soit comme des êtres fourbes qui concoctaient des mixtures dangereuses. Des sorcières, de la magie noire, l’œuvre du diable. Le bûcher a vu périr bon nombre de femmes qui s’obstinaient à brasser et vinifier. Aujourd’hui, on préfère la bière houblonnée industrielle ou les vins de chimiste, fait par des hommes honnêtes mais pas très divin. Voilà ce que Rage aurait pu répondre au Doc quand il a posé sa question sur les vins de femme à Mélanie. Mais non, avec son allure de chanteur pour femmes finissantes, à qui il chante mi colaçone avec la voix bandonéonée d’un argentin d’Ostwald, il a simplement dit, avec l’imagination d’une bourriche d’huitre guatémaltèque, sa verve légendaire et son argumentation nihiliste : « c’est une question à la con« .

On commence par faire les présentations, on se serre la louche, on se fait des bisous, ça dépend des mœurs de chacun et on va essayer de répondre à la question d’Huber. Le vin a-t-il un sexe, et si oui, quel est sa taille ?  Passons aux préliminaires … Des bulles au nez très proches. La Grande ruelle du Domaine Marguet et un Avize 2005 Domaine Jacquesson.  Je passe sous silence, le vin bleu dans un verre noir qui nous a rendu vert. Les goûts et les couleurs sont impénétrables et ça vaut parfois mieux. Les choses sérieuses commencent avec une trilogie de Mélanie. Un Riesling encaustiqué, confit avec des magnifiques amers mentholés sur la finale, un Pinot gris exotique, élégant et puissant et un Gewurztraminer au nez un peu poussiéreux, tourbé et à la bouche grasse et longue. Les deux premiers sont issus du  millésime 1985, le dernier est un 1983, tous ont été vinifié par André Pfister, le père de Mélanie.

Domaine Pfister
Domaine Pfister

La suivante est un Riesling parfait, minéral, floral, légèrement citronné, un zeste de pamplemousse et une bouche tendue, verticale et profonde, qui termine sur de magnifiques amers. Je l’ai pris pour un Sainte, d’une ce n’en était pas une, deux, c’était un Engelberg 2005 Domaine Pfister. Magnifique ! Deux « Rangen » pour terminer ce périple Alsacien. Celui d’Olivier Humbrecht à anesthésié le précédent avec ses notes fumées, légèrement tourbées et surtout par ses notes de pierres sèches persistantes. Rangen de Thann 2011 Domaine Zind-Humbrecht. La suivante a des arômes de feuille morte, de pierre à fusil, de noisette grillée, un peu trop d’alcool à mon goût, une grosse acidité et une belle finale. On s’est fait lanterner par cette Tour de Curon 2007 Domaine Tissot. La suivante est racée, complexe, sur des notes de safran, de pierre à fusil et de livèche. La bouche est étoffée, minérale, un rien sur l’alcool et parait encore très jeune. Je n’ai pas toujours été dithyrambique avec les vins de Nicolas Joly, mais là, chapeau l’artiste, ce 88 démontre avec bonheur les possibilités de vieillissement de ce cru exceptionnel. Savennières la Coulée de Serrant 1988. Deux Chardonnay, délicats, avec des notes similaires, beurrées, agrume, noisette et pomme au four. En bouche, de fines notes miellées, un peu de truffe blanche, une puissance contenue et une longueur virulente. Corton-Charlemagne 2008 Bonneau du Martray et Corton-Charlemagne 2008 Domaine Tollot-Beaut. Après un Chevalier à l’armure caramélisée, on passe à un vin qui ferait perdre la tête à beaucoup. Mais, perdre la tête est souvent la meilleure manière de prendre son pied. Imaginez un nez très mûr qui sent le lutrin en acacia renfermant des feuilles de tilleul, de menthe fumée et une truffe blanche d’Alba. La boite est posée sur une vieille selle de cuir chauffée à la pierre brulante de Meursault. La bouche est d’une complexité folle, elle a l’esthétisme d’un ver de Baudelaire. Une fois qu’on en a bu, on ne l’oublie plus jamais et le désir d’en reboire ne nous quitte plus. Les Narvaux 2009 du Domaine d’Auvenay est un vin majeur, magique, l’archétype d’un grand meursault, profond, puissant, sapide. Qui boit du Meursault, ne vit ni ne meurt sot ! Cela n’a jamais été aussi vrai que ce soir.

J’avais promis, juré, craché sur les tombes de tous les pandas roux du monde que je ne ferais plus de commentaires de tous les vins de nos soirées, que je séparerais le bon vin de l’ivresse, que, pour certains vins, je ne goûterais que d’une seule papille, tout en me faisant les ongles de pieds, en matant « confessions intimes » et en discutant, avec mes amis, si j’en trouve de suffisamment courageux, des foires aux vins foireux et de la qualité de la voix de Renaud. Mea culpa… Mea Ultima Culpa… qu’on me fouette avec des orties fraîches, qu’on me fasse boire de l’urine de vieille hyène ménopausée, qu’on me fasse écouter en boucle l’intégrale de Jean-Louis Murat. I’m just a picolo ! Je fais un métier difficile ,  comment passer sous silence un Château-Chalon du Domaine Macle aux magnifiques notes de Curry ? Comment choisir entre le cassis, le poivron fumé et la menthe du Léoville Las Cases 1988 et la framboise lardée, le café crème et la finesse du Cheval Blanc 1995 ? Ne pas choisir, c’est déjà choisir. Comment oublier le côté sanguin, la cerise et la violette de l’Hermitage 1996 de Jean-Louis Chave ? Le Châteauneuf Vieilles vignes 2006 du Domaine Marcoux est sur la cerise kirschée, les épices et la fraise, pas très loin d’un Barolo Busia 2010 de Parusso, sur des notes de rose fanée en plus. Puisque le temps me manque, je passe sur un bon Fixin, une Latricière réglissée et un superbe Echezeaux  à la finesse cistercienne.  Romanée saint Vivant, Cîteaux dit, Cîteaux bu ! Un nez qu’il faut un peu chercher, mais de la finesse, de la race, des notes de rose et de framboise, Romanée St Vivant 2001 JJ Confuron, un peu jeune, mais déjà prometteur. Un silence religieux s’installe, le nez flirte avec la magie noire. Noir comme les fruits, le soja, le clou de girofle, suprêmement élégant et séduisant comme la muscade et l’anis. Racé, structuré, on pourrait passer la nuit avec cette magicienne. On ressent tout le potentiel, la pureté et la profondeur d’un grand terroir. Romanée St Vivant 2005 Domaine de la Romanée Conti.  Le silence qui suit une DRC, c’est encore de la DRC ! Que boire après cela ? Un beau SGN Siberlberg 2007 du Domaine Pfister ?

Quatuor Bourguignon
Quatuor Bourguignon

Oui, pour ses notes abricotées et pastissées. La capacité d’un vin à vieillir, en s’altérant sans se détruire, est ce qui le distingue de toutes les autres boissons. Boire un vin de plus de 70 ans qui garde presque toutes ses qualités est un plaisir immense. Une couleur franchement ambrée. Des Arômes très complexes et fins. On est sur les écorces d’orange amère, la carambole, le gingembre, le caramel, la crème brûlée et le raisin de Corinthe. C’est ample et délicat, la bouche est fraiche, peu sucrée, avec de beaux amers en finale. Le type de vieux sauternes que l’on ne retrouve plus à l’heure actuelle. Sauternes Château Doisy-Daëne 1945.

Un grand merci au Goth de la soirée,qui a fait honneur à ses ascendants en nous servant un poisson cuit comme je les aime, c’est à dire quasi cru. Mais, pour ceux qui suivent, vous allez me dire, nous n’avons toujours pas la réponse à la question du Doc : Y-a-t-il des vins de femme et des vins d’homme ? Pour une fois que j’ai à répondre à une question simple, ça me fait un peu des vacances. Le sexe et la nourriture ont toujours fait bon ménage, il suffit de lire ou relire Rabelais, Apollinaire, Casanova, Sade, et bien d’autres. Les rituels des repas précèdent souvent les rituels sexuels, parfois ils se confondent. Il y a dans le sexe aussi une notion de dévorer, de boire, de se repaître et parfois… d’indigestion. Oui, le vin a un sexe et c’est du gros. D’après une étude Boukistanaise et non moins sérieuse, le vin pourrait bien s’ajouter à la longue liste des produits qui épicent notre vie sexuelle. Selon ce sondage, les amateurs de grandes bouteilles

babylone
babylone

auraient plus de rapports sexuels que la moyenne. Pour certains esprits étriqués, le vin est au sexe ce que la chaussette est aux préliminaires. C’est faux, comme le chocolat et le gingembre, le vin a des vertus aphrodisiaques. Bon, bref, si on ne peut affirmer que le vin a un sexe, on peut dire sans se tromper que le vin, c’est du sexe et que les abstinents ont toujours tort. Le vin booste la libido, il est un suramplificateur de plaisir et il est l’espoir de tous les impuissants, les « pisse vinaigre » et les buveurs de vinasse. Comme disait mon pote Georges Clooney à propos de l’espoir et du sexe : « une fois, je me suis tapé une moche »…