Texte parfait (et encore, je suis modeste)

Chaque fois que je commande sur internet, chaque fois que je vais au resto ou à l’hôtel, chaque fois que j’utilise les services d’un artisan ou un SAV, chaque fois, inévitablement, je reçois un questionnaire de satisfaction. Qu’on s’entende bien, je ne suis pas un donneur de points ou de satisfecit. Qu’est-ce que ça peut vous foutre que je sois satisfait du vendeur ou du plat qui m’a été servi ? Si j’ai quelques choses à dire au loufiat qui m’a apporté mon andouillette, je lui dirais moi-même. Si je ne suis pas satisfait, je suis assez grand pour le lui dire entre quatre yeux, sans passer par son patron. Vous voulez me satisfaire ? Mon cul, je ne suis pas dupe. Vous voulez avant tout me fidéliser. Si vous voulez vraiment me satisfaire, lâcher moi la grappe avec vos évaluations. Aujourd’hui, nous sommes dans l’évaluation permanente, depuis l’école, nous sommes notés, cela continu dans le monde du travail où nous sommes évalués en permanence. Pernicieusement, l’évaluation s’est glissée dans le monde du loisir. Si tu invites une fille au resto, tu devras évaluer ton chauffeur Uber, qui lui aussi t’évaluera, tu évalueras ton barman pour l’apéro et ton restaurant avant d’évaluer la fille sur Tinder. Si tu loue ton appart, tu seras toi-même évalué par ton locataire que tu évalueras. L’évaluation ou le culte de la perfection.

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Éloge de l’audace

Plus notre monde est sécurisé, et plus nous sommes craintifs et moins nous osons. Pourtant, c’est en osant que nous progressons. Comment se réjouir d’un parcours où l’on ne s’est jamais exposé, jamais mesuré aux difficultés. « Il meurt lentement celui qui devient l’esclave de l’habitude, celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves » écrivait Pablo Neruda. A force de sécurisation tous azimuts, nos grandes anxiétés ont disparues et ont laisser la place à des peurs plus insidieuses :  la crainte du regard et du jugement de l’autre, peur de laisser un message sur un répondeur, de vieillir, de parler à des inconnus, d’avoir l’air médiocre, de prendre des décisions…

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Des chiffres et des litres

Bien avant JC Van Damne, Toto, Raymond Domenech, Luc Besson, Cyril Hanouna et le calcul rénal, l’homme a inventé le zéro, puis les autres chiffres. Il a commencé par se demander ce qu’il pouvait bien en faire, puis il a décidé de trouver un truc sympa pour que son imagination féconde ne reste pas mer morte et pour ne pas avoir appris à compter jusqu’à 19.452,47 pour des prunes. Un jour, ou peut-être une nuit, et même si les « i Phone » dotés d’une lampe intégrée n’avait pas encore été inventés, le comptable de la tribu a lancé un pavé de thon dans la marmite du pêcheur en ayant l’idée de remplacer les osselets de mammouth par des calculatrices Casio.

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L’Anglais sur le goût de la langue

J’ai trois souvenir de mon dernier passage à Londres. Mind the gap, la cuisine Pakistanaise et la cruelle absence de bon vin. Mind the Gap between French and British cultures ! Oui, un fossé sépare les Français de leurs cousins Grands Bretons. Même si nos histoires se sont mêlées et entremêlés, même si une heure d’avion nous sépare, les Froggies et les Rosbifs n’ont pas grand-chose en commun et surement pas la gastronomie. Si tu traverses la manche pour boire des bières ou du Earl Grey, voir la reine à Buckingham, Big Ben, la Tour, le Bridge, Hyde Park, la city et son cornichon magique, le métro de Coven Garden et ses escaliers interminables, pendre le bus jusqu’à Portobello Roadster, tout va bien. Si tu y vas pour boire et manger, c’est l’horreur !

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La fascination du charmeur de serpent

Fascination est l’un de mes mots préférés, comme hypnotique, obsession, énigmatique, concupiscent, anachorète, cénobite, sycophante, jaculatoire, nyctalope, putatif ou camerlingue. J’aime être fascinée. J’aime les mots compliqués et les choses simples. La fascination apporte un mélange de rêve et d’abandon confiant. La fascination peut mener au meilleur comme au pire, elle entretient la passion, mais le risque est de perdre son libre arbitre, sa volonté, comme la paralysie saisit la victime d’un charmeur de serpent. Ça tombe bien, nous sommes justement réunis chez un charmeur de serpent, un toqué de la tocante, le Quasimodo du carré de bœuf. Des steppes de Géorgie, des pentes de l’Etna, des hauteurs du Golan, des croix de Bourgogne ou des coteaux de Champagne, il a arpenté le monde pour entretenir notre fascination du vin. Dans ce Panthéon dionysiaque, la table est tout aussi importante, elle accompagne le plaisir de boire, elle permet d’établir un lien entre ce plaisir et l’objet du plaisir. Et en parlant d’objet du plaisir, puisqu’on n’est pas là pour être ailleurs, on commence par quelques Champagnes pour rendre un hommage à Jacques, qui nous fait remarquer deux, trois pendus attablés qui sont venus sans cravate.

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Suivre son étoile, pas le troupeau

Au cœur du Mâconnais, un petit village s’appelle Chardonnay. On dit qu’il serait le berceau du cépage du même nom. La légende dit même que c’est les Croisés qui l’auraient ramené de leurs voyages. Pour que la vérité rattrape le terrain perdu sur la légende, il a fallu qu’une équipe de chercheurs de l’Université de Californie démontre qu’il est issu d’un croisement entre le pinot noir N, bien connu en Bourgogne et le gouais B. Il appartient donc à la famille des Noiriens. En France, le chardonnay est le cépage qui préside à la naissance des grands blancs bourguignons, il fait aussi partie du paysage champenois, des vignobles jurassiens et de quelques autres régions. Les vins issus de Chardonnay sont des vins amples et élégants aux arômes fins et fruités. Les arômes varient selon les terroirs : miel, beurre en Côte d’Or, pierre à fusil, fruits blancs à Chablis. Les champagnes blancs de blanc développent eux des arômes de pain grillé, brioche, de noisette et d’agrumes.

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Le miroir aux alouettes

Cette expression prend sa source dans la chasse. C’est un type de piège qu’utilisaient les chasseurs pour piéger les oiseaux. Le piège, un morceau de bois en forme d’oiseau, était constellé de petits morceaux d’un miroir, en agitant ces objets, les chasseurs attiraient de nombreux oiseaux, qu’ils n’avaient alors plus qu’à attraper au filet. La raison de cette attirance est simple : certaines espèces d’oiseaux, parmi lesquels l’alouette, ont une sensibilité inhabituelle à la lumière. Leur œil, alors attiré par ces rayons multiples, les emmène droit dans le piège des chasseurs. Triste fin pour l’oiseau chanteur.  Le miroir aux alouettes est un piège qui vous amène à un endroit où vous ne voulez pas être. Cela signifie donc que vous vous êtes fait berner.

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Éloges de l’injustice

Selon Schopenhauer, c’est l’injustice qui est première. Sans elle, l’idée de justice serait inutile. On ne parlerait jamais de droit, s’il n’y avait jamais d’injustice. L’idée de justice n’existe, au fond, qu’à partir du moment où il y a un sentiment d’injustice. C’est uniquement de l’égoïsme de l’homme et de sa générosité limitée, que la justice tire son origine. Mais, qu’appelle-t-on injustice et comment se fait-il qu’il puisse y avoir un sentiment qui y soit attaché ? Si la domination est naturelle, le sentiment d’injustice ne serait-il pas simplement le ressentiment abusif des dominés ayant l’impression qu’ils ne sont pas à leur place, alors que cette place est dictée par la nature ? C’est comme si les petits poissons trouvaient injuste d’être avalés par les gros. Par nature, les poissons sont déterminés à nager, les gros à manger les petits en vertu d’un droit naturel. Est-ce pareil chez les humains ?

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Je suis heureux … j’ai raté ma vie

Je m’présente, je m’appelle Henri, j’voudrais bien réussir ma vie, être aimé, être beau gagner de l’argent, puis surtout être intelligent, mais pour tout ça il faudrait que j’bosse à plein temps. Et c’est bien là que se situe le problème, je ne suis pas chanteur comme Balavoine ou Bernard Tapie. Mais qu’est-ce qu’une vie réussie ? Qu’est-ce qu’une vie bonne pour parler comme les philosophes antiques ? Sur quel critère est-il possible de se dire que l’on a vécu une belle vie, comme le chantait Sacha Distel ? Il existe mille et une façons de réussir sa vie et presque autant de la rater… Nos vies ressemblent bien souvent à des réussites en demi-teinte ou des moitiés de raté, le verre à moitié plein ou à moitié vide, des ratages en clair-obscur, entre gris clair et gris foncé, comme le chantait Jean-Jacques Goldman…

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Où sont les neiges d’antan ?

C’était mieux quand c’était mieux avant, me disait, avec philosophie, « Djénifeur », ma shampouineuse, tout en me malaxant frénétiquement le crâne. Passé le fait qu’elle a juste 16 ans et qu’elle confonde Proust et Gérard de Villiers, elle coupe les cheveux en quatre et pense que le travail, c’était mieux avant, que Cabrel, c’est mieux que Nirvana et que les hommes politiques d’avant, ils savaient parler aux gens. Elle a terminé son analyse sociologique par un inévitable : « y a plus de saisons« . Sur ce point, elle a fondamentalement raison, ils ont prévu de la neige ce soir ! Je ne sais pas qui il a derrière les « ils », mais ils ont eu foutrement raison.

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