La rincée des douze singes

Nous sommes tous des singes et nous sommes tous des candidats au conditionnement. Prenez douze singes, mettez-les dans une pièce où est accrochée une banane au plafond, et seule une échelle permet d’y accéder. Les singes sont agiles et vont monter sur l’échelle pour prendre les bananes. Oui, mais la pièce a été dotée d’un système de sprinklers qui arrose toute la pièce d’eau glacée dès qu’un singe tente d’escalader l’échelle. Résultat, douche froide pour tous les singes. C’est le conditionnement. Les chimpanzés apprennent très vite que tenter de prendre la banane, c’est faire subir au groupe une douche glacée, et les singes n’aiment pas ça. Ils apprennent en regardant leurs congénères, mais également en tentant eux-mêmes l’escalade. Si l’apprentissage ne se fait pas toujours par expérience individuelle, il se fait très vite par les réactions du groupe. Si un chimpanzé tente l’expérience, les plus vifs et les plus forts se précipitent sur lui pour empêcher que tous ne subissent la douche froide et l’impétueux macaque est remis à sa place à grand coup de pied au cul. Un fois l’apprentissage bien acquis, le système d’eau glacée est désactivé. Les chimpanzés conservent l’expérience acquise et ne tentent pas d’approcher de l’échelle. Bien que ne craignant plus d’être aspergés, les chimpanzés ont consolidé un comportement interdit.

Le conditionnement devient social, ou plus exactement, il devient culturel dans le sens où il s’agit d’un comportement porté par une population donnée et qui va se perpétrer dans le temps alors qu’il ne repose pas/plus sur aucune donnée extérieure. La preuve va nous en être fournie avec la suite de l’expérience. Un des singes est alors remplacé par un nouveau. Lorsque ce dernier singe tente d’attraper la banane, puisqu’il n’est pas conditionné, les autres singes l’agressent violemment et l’empêchent de le faire. Lorsqu’un second chimpanzé est remplacé, lui aussi se fait agresser en tentant d’escalader l’échelle, y compris par le premier singe remplaçant. Nul ne doit transgresser la règle apprise ! Le premier singe l’a déjà compris. Ainsi, l’expérience est poursuivie jusqu’à ce que la totalité des chimpanzés qui avaient effectivement eu à subir les douches froides soient tous remplacés. Pourtant, les singes ne tentent plus d’escalader l’échelle pour atteindre la banane. Et si l’un d’entre eux s’y essaye, il est puni par les autres, sans savoir pourquoi cela est interdit, puis-qu’aucun n’a eu à subir de douche glacée. On constate même que les plus virulent sont les derniers entrés.

Cette expérience, quoique très plausible, n’a probablement jamais été réalisée. Ce qui la rend vraisemblable, c’est qu’elle paraît logique, réalisable et qu’elle correspond bien à ce que l’on peut imaginer des comportements individuels et de groupe. Il semble naturel qu’un groupe privilégie les comportements facilitant sa survie et évite ceux menaçant son intégrité. Ce qui devient stupéfiant, c’est le moment où le groupe ayant appris le conditionnement le transforme en règle alors que ce conditionnement ne le justifie plus. C’est ainsi que le fonctionnement collectif et la culture d’entreprise prennent naissance. Prenons un exemple nous concernant. Les évolutions technologiques sont telles que le travail informatique est partout présent sur de nombreux postes de travail. Beaucoup de salariés effectuent une grande partie de leur travail à partir des informations présentes sur leur ordis ou en ligne.  Un regard sans conditionnement, sans préjugé, trouverait aberrant de voir des millions de personnes se déplacer tous les jours et dépenser beaucoup d’énergie pour se rendre devant un écran pour y travailler, alors qu’ils pourraient faire la même chose de chez eux, les moyens techniques le permettent. A l’heure où la planète se consume doucement, la force d’inertie de nos croyances, de notre histoire, du contrôle des comportements, du pouvoir, est-elle plus forte que notre résistance au changement ?