Le désaccord n’est pas un bourre-pif collaboratif

J’aime le désaccord ! Du fait notamment de sa mauvaise réputation. Mais, comment fonder quelque chose sur un désaccord ? La première chose à bien comprendre, c’est que nous ne croyons plus au rêve d’une société sans contradiction, sans conflit, entièrement réconciliée, parce que les sociétés les plus totalitaires sont issues de ce rêve-là. Nous savons donc que nous sommes plongés dans le conflit des interprétations, dans le désaccord, jusqu’à la fin des temps. Amen ! C’est notre karma. Quand il persiste et semble insoluble, le désaccord est perçu comme un échec, il reflèterait l’incapacité pour les individus à parvenir à un consensus. La tradition philosophique semble à ce titre majoritairement accepter l’idée selon laquelle le désaccord doit être surmonté au profit d’un accord sur ce qui est jugé vrai ou raisonnable. Aristote, lui-même, affirme que la délibération, a pour horizon le dépassement des différends grâce aux vertus du logos (la parole). Désolé mon cher Aristote, mais c’est faux, archi faux. C’est des conneries. Le débat n’a pas pour ambition de convaincre, mais de vaincre, même si c’est con de vaincre ! Mais c’est comme ça. C’est un affrontement. Le désaccord, loin d’être un échec possède bel et bien une valeur. Bien plus qu’un accord, un désaccord permet de clarifier l’identité respective de ses opposants, et de les positionner clairement. Le désaccord permet ainsi à ceux qui l’expriment de faire entendre leur voix, et de satisfaire leur besoin de reconnaissance par le biais de la protestation et de la revendication, avant d’être enfermés et bannis à jamais. Comme le disait le Mahatma Gandhi, un désaccord honnête est souvent un signe de progrès. Deux personnes en désaccord s’accordent au moins pour dire que ça leur fait un point commun. Du désaccord né le compromis et la tolérance.

Par exemple, nous sommes 10 invités à une soirée chez JeanDa qui propose d’accompagner ses huitres d’Arcachon avec un Nabuchodonosor de Montfortino de Giacomo Conterno, je sais, comme ça, à brûle pourpoint, et si tant est que vous aillez un pourpoint à brûler, c’est improbable, voire impossible, JeanDa, il préfère les huitres bretonnes, mais passons, sur ce détail. Nous sommes tous d’accord pour dire que c’est un désaccord parfait. Si nous étions polis et bien élevés par nos mamans, nous dirions tous en cœur, super JeanDa, on se réjouit d’avance et on partirait vomir préventivement. Mais comme nous sommes en accord avec le désaccord, nous proposerions tous un autre vin pour accompagner les huitres. Rage proposerait un champagne de Larmandier-Bernier, le Doc un Edelzwicker Alsacien bio, Dom un entre-deux-mers, Chokwine un Chablis très minéral, Didier un Picpoul de Pinet. Personnellement, je m’en fous mais j’imposerais un Muscadet Granite du Domaine de l’Ecu, juste pour voir la tête de JeanDa se tordre avec l’acidité du Muscadet. On en discuterait, et, comme on est tolérant, on ferait un compromis et on choisirait un « Les Nourrissons » du Domaine Stéphane Bernaudeau, un extraordinaire chenin ligérien, qui touche au sublime avec des huitres. Pour arriver à ce compromis, il nous aura fallu que quelques minutes et un peu de torture sur notre JeanDa préféré. Rien de grave, il n’était pas d’accord, alors, on l’a épluché, un peu comme une tomate, et ensuite on l’a foutu sous une lampe à UV, pour le voir sécher et se friper comme une vieille pute Monégasque. Ce n’est pas très malin, j’en conviens, mais on a quand même réussi à lui faire dire qu’on avait raison, avec seulement un demi-citron et un peu de Muscadet.

Inspiré par le Film Accords et Désaccords