Complètement Givry

Comme le dit si justement le philosophe Calogero, on peut s’aimer, se désaimer, on ne ressemble, qu’à ce qu’on fait, on est semblable à ce qu’on est. Attention, je ne te parle pas de désaimer les très nombreuses pages Facebook que tu as frénétiquement likées cette semaine, je te parle de ne plus chérir un truc que tu as beaucoup aimé, voire d’aimer un truc que tu détestes. Je te parle d’ambivalence, d’oscillation et des jeux d’opposition entre aimer et ne pas aimer. Du goût au dégoût, il n’y a parfois qu’un petit faux pas. Un exemple : Coldplay est devenu un groupe que l’on adore détester. La béatitude dégoulinante de Chris Martin qui ne s’arrête plus de chanter des odes à la vie, l’univers rose bonbon du groupe devenu un festival de bisounours, me sort pas les yeux. Mais j’aime bien leurs chansons. De même, nous avons tous une relation ambivalente avec le travail. Le travail est à la fois quelque chose de pénible dont on aimerait se passer et un moteur de développement, de libération et d’épanouissement. Le travail, c’est bien, mais personnellement, j’aimerai m’en passer. On est loin du pinard ? Pas tant que ça. Le vin, son apprentissage, l’apprivoisement de son gout, la recherche de son propre gout, c’est quelque chose de progressif et chacun, à son rythme, nous avançons à force d’expérience. Même si le plaisir est immuable, nos goûts changent. Choisir, c’est renoncer.

J’aime ce plat, j’aime ce vin, j’aime Pink Floyd, je déteste Musso, la 5è e Beethoven m’emmerde, j’adore les sushis en lisant Norman Spinrad à moins que ça ne soit l’inverse. Je préfère les baquettes croustillantes, quitte à me ruiner les sièges de farine, aux baquettes molles sous cellophane. Et pourquoi faudrait-il dire pourquoi ?  On a beau empiler les adjectifs, c’est toujours la même rengaine en finalité. J’aime ou je n’aime pas ? J’adore la sole meunière et je déteste le filet de sole sauce bonne femme et je suis incapable de dire pourquoi ! Le vin est un domaine où les cuistres font bombance et s’enivrent de mots qui me font hurler de rire, même si je n’oublie pas que j’en fût aussi. En parlant de fût, je ne sais pas si je déteste aimer ou si j’aime détester les vins boisés, mais je devrais ne pas aimer ce Givry « les Galaffres », élevé 18 mois en fût et qui garde les traces de ce passage sous bois. Le bois est au vin ce que le sel est à la cuisine. Certains plats nécessitent un peu de sel. Mais, lorsque vous en mettez trop, votre plat n’aura que le goût du sel. Il en va de même pour le bois dans le vin. La bonne question est : quelle quantité de bois est trop de bois ? Quand le bois devient camouflage, quand la vanille remplace le goût naturel du vin. Lorsque je sens le goût ou les arômes du bois dans mon verre, j’ai l’impression de rater le vin qui se cache derrière. Pourtant, ce Givry est assez élégant, vif, citronné, très floral et un peu minéral. Tout ce que j’aime ! On peut donc aimer et ne pas aimer une chose. J’aime la construction de ce vin, mais j’aurai préféré un peu moins de bois.

Putain d’ambivalence ! Dans ce monde moderne, il est plus facile de détester que d’aimer, on peut pourrir la réputation d’un homme, d’un restaurant ou d’un vin depuis son smartphone pour 5€, mais on peut difficilement aimer et ne pas aimer à la fois sans être qualifié de girouette. Tout se discute, tout peut être argumenter, on peut voir les choses de plein de façons différentes. On peut aimer et désaimer. Pour conclure, je citerai le philosophe André Gignac (à moins que ça ne soit Gide) : « Il vaut mieux se faire détester pour ce que l’on est que de se faire aimer pour ce que l’on n’est pas« .