Sur le fil à couper une couille

Comme le dit JeanDa, avec élégance, en titubant jusqu’à son carrosse et en réajustant sa robe de princesse : « Ptain, la soirée chez dom, c’est pas pour les Chombier ». Nonobstant les présupposés discutables de la méritocratie sociale, je dois dire qu’il n’a pas tort d’avoir raison le JeanDa. Mais la bonne question est : qui est ce monsieur Chombier ? Marcel Chombier, né le 8 août 1924 à Jouy sur-la-Reine et mort le 5 août 2007 à Bèze le Roi dans le Finistère, était et restera un illustre inconnu, bon père de famille, citoyen modèle, voisin respecté. Marcel Chombier a servi dans les commandos paramilitaires. Affublé de deux pieds parfaitement plats, il n’a jamais sauté en parachute, ni même tiré le moindre coup de feu, son seul fait d’arme et d’avoir crié « les boches c’est que des pédés » le 9 mai 1945. Cet acte de courage incroyable fut récompensé par l’insigne de Chevalier du grand Point de Croix. Le reste de la carrière de Marcel est assez trouble. Au mieux apprend-on qu’il était à Dallas en novembre 1963.

Marcel Chombier
Marcel Chombier au travail

Marcel Chombier était marié depuis 1954 avec Ginette, actrice occasionnelle (Mon curé chez les échangistes, la bourse ou la pine, Vingt milles vieux sous mémère). Ils eurent une fille, Mauricette, dite « la cochonne ». Née en 1952, morte en… Ah non, elle bouge encore. Marcel était un grand amateur de pétanque et de Super-8. Sa collection de films de boules faisait des envieux dans tout son voisinage. Marcel Chombier était aussi un amateur de chasse. Lors d’une partie de 1983, il fut victime d’un complot visant à l’accuser d’avoir confondu Jean-François Choufflette, l’amant de Madame Chombier, avec un sanglier. L’enquête a démontré que s’il a bien bu 5 litres de vin et avalé une quinzaine de Ricard à l’apéro, il n’était pas responsable du meurtre, en effet, le veule lapin qu’il a visé et raté ce jour-là, s’était déguisé en sanglier et, par une immonde traitrise, avait fait exprès d’être raté par le tir de Marcel Chombier. Lors du procès au tribunal de l’Anus près du Fion, il a été prononcé un non-lieu à l’encontre de Marcel, l’animal a été condamné à mort par contumace et par cuisson à feu doux et avec moutarde de Dijon. Depuis ce jour, Marcel gardait en pendentif la balle responsable du décès de son ami. Marcel Chombier aimait les paris. On se souvient en particulier de son fameux pari de la couille rasée au couteau de cuisine. George Lucas et Marcel Chombier était amis, à la 51ème minute de Star Wars, lorsque Luke Skywalker arrive dans le saloon, on voit sur le bar une bouteille de Pastis. C’est un hommage à Marcel. Grand philosophe devant l’éternel, Marcel Chombier est connu pour son franc-parler et son ouvrage : « D’façon, les politiques, c’est arnaque et compagnie ». Marcel Chombier décède des suites de ce qu’on appelle pudiquement « une longue maladie ». Un panaris ravageur, provoqué par la chute accidentelle d’une boule de pétanque sur le pied, qui lui a successivement emporté le gros orteil gauche, le mollet, la jambe et la tête et qui a tout de même mis près de 3 ans à le finir, saloperie de cancer de la pétanque. Certains esprits taquins jouent sur les espérances de nombreuses personnes en prétendant que Marcel Chombier ne serait pas mort mais actuellement sur une ile déserte avec Elvis, John Lennon et René Lapige, son beau-frère et fournisseur de Pastis, mais le mystère reste entier… Un ouvrage d’œnologie est paru à titre posthume : Le guide Chombier des vins en bouteille plastique (Editions La Villageoise).

les pierrets
Les pierrets

Comme on n’est pas là pour être ailleurs, on démarre par quelques bulles. La première offre un léger rancio, des notes de biscuit, de noisette et un léger caramel. La bulle est fine et agréable. Le Bout du Clos d’Anselme Selosse. La seconde est un peu réduite (fromage) au départ, puis s’ouvre sur des notes de vieilles feuille, d’agrumes et de café, la bouche est crémeuse et vive : Jacquesson DT 2002. La suivante est clivante, on aime ou pas ce nez de pomme, de jasmin, de mangue et de céleri, en bouche, grosse matière presque tannique : Luna et Gaia 2018 Henri Milan. Minéral, pierre à fusil, fumée, notes subtiles de pétrole, fruits exotiques, champignon, caramel, magnifique nez. La bouche est fine, tendue, gourmande, superbe : Riesling les Pierrets 1975 Domaine Josmeyer. Encore un nez élégant, subtil, sur les agrumes, la rose et très un léger pétrole, la bouche est tendue, fine et dynamique avec de belles notes de réglisse en fin de bouche : Riesling Engelberg 2008 Mélanie Pfister. Grosse réduction, noix, amande, poire, c’est dense, gras en bouche avec un léger élevage, un chardonnay ouillé assez déroutant : Les Chamois du paradis 2016 JF Ganevat. Dans le même esprit, un nez de poivre blanc, de coing et de tilleul, la bouche est minérale, un petite acidité et une belle fraicheur en finale : En Challasse 2013 Domaine Labet.

grange des pères blanc

Régis, sous ses faux airs de gendre idéal, est en réalité un dingue, il est capable de se changer en clown qui parlerait comme Pierre Palmade qui aurait subi une trachéotomie au pic à glace. Il collectionne les jantes de polo, les langue de chatte, les caissières du Lidl, les poissons chats, les clés USB en forme de de ninjas extraterrestres, les peaux de lapin roux et les attache-caravanes en peau de chauve. Il a l’immense qualité de me ramener quelques bouteilles d’Anjou de Stéphane Bernaudeau, qui produit en petite quantité des vins impressionnent par leur minéralité. Un nez de coing, de poire, d’amande, de pierre sèche et d’épices. La bouche est tendue, franche, précise, solaire, c’est vif et large, il y a de la vie dans ce vin, de l’énergie issue de sols calcairo-schisteux avec un équilibre entre l’acidité et les beaux amers qui donnent du relief à la finale. Grand petit vin : Les Onglés 2015 Stéphane Bernaudeau. Régis le narvalo est un gueudin capable des paris les plus stupides, comme parier une couille qu’il y a du viognier dans le vin suivant. Certainement pas, c’est sur des notes de figue, de citron confit, de balsamique, de caramel et de café avec une bouche chaleureuse, puissante qui manque un peu de vivacité. Sudiste, certainement, mais pas Condrieu!  Roussanne, Chardonnay, Marsanne et Gros Manseng, c’est une Grange des Pères 2015, aucun viognier à l’horizon. L’orchidectomie ça te cause régis ?

-2009-domaine-d-auvenay

Montrachet, c’est le Panthéon du vin blanc, un nez puissant, sur les fleurs blanches, l’amande, la poire très mûre, la bouche est dense, très solaire, forte avec un acidité qui porte la finale. Un grand vin très solaire, marqué par son millésime : Montrachet Marquis de Laguiche 2009 Domaine Drouhin. La suivante est portée par des notes de pierre à fusil, de tilleul, de citron, de poire, d’acacia et de réglisse, c’est complexe et subtil, la bouche est mûre, impressionnante par son volume, sa texture et son équilibre, envoûtant par sa pureté et sa profondeur extraordinaires. La finale explosive et minérale est fabuleuse : Meursault Les Narvaux 2009 Domaine d’Auvenay. Les Narvaux est un climat non classé du village de Meursault, situé au-dessus des 1er crus Genevrières et Poruzot, c’est l’un des lieu-dit les plus recherchés du village. Lalou-Bize Leroy signe ici un nouveau vin d’anthologie qui fait passer le Montrachet précédent pour un éléphant dans un magasin de porcelaine…

`Un nez de cerise, framboise, racine, fumée, un bouche puissante, tannique et astringente sur la finale : Acro iris 2016 Domaine Hiyu Oregon. Petite volatile au début, griotte, racine, rose, un peu de minéralité en bouche, c’est pure avec des tanins encore légèrement asséchants en finale : Pinot Noir Strangenberg 2003 Pierre Frick. Chocolat, figue, et notes d’élevage prononcées, en bouche c’est dense, rond avec une belle finale acidulée : Sancerre vendanges entières 2014 Vincent Pinard. Un nez de cerise noire, framboise et boisé élégant, la bouche est acidulée, vive, fraiche et un peu rustique en finale : Bannockburn Pinot Noir 2014 Domaine Felton Road. Nez de framboise, de fraise et de gentiane, la bouche est gouleyante, gourmande, avec de beaux tannins fins et une finale fraiche : Cuvée Julien 2010 JF Ganevat Jura. Nez de fruits rouges, d’épices, de plantes médicinales, la bouche est vive, belle acidité et finale minérale : Côteaux Champenois Ambonnay rouge 2012 Egly-Ouriet.

Saint-Vivant

Après mise en bouche pinotesque et pitoresque, on passe au sévèrement burné, aux fines appellations. Finesse, élégance, cerise, rose, café, une bouche tout en rondeur, sans aspérité, profond, charmeur, ça glisse tout seul et l’empreinte du terroir dure indéfiniment. Chambolle Les Amoureuses 2005 Domaine Robert Groffier. Que l’on partage ses goûts ou pas, Robert Parker l’avait prédit en 1998, le Domaine Robert Groffier deviendra le fleuron de la Bourgogne et ses cuvées seront les plus prisées de la région. Des vins qui se caractérisent par une sensualité et une finesse admirable. Une proportion de rafles dans la cuve afin d’obtenir plus de structure tannique, un jus civilisés par un noble élevage. Ces méthodes, prodiguées à de fabuleux terroirs, enfantent des résultats uniques et époustouflants. Pépites parmi les pépites, Vosne Romanée est unique. Marqués par la richesse, la finesse, la complexité et l’harmonie, les vins de Vosne symbolisent par-dessus tout l’élégance. Ce petit village se distingue par une concentration hors norme de vins de légende. Le nez de ce vin est fait de strates de fruits, cerise, fraise des bois, cassis, figue fraiche, d’un bouquet de fleurs, rose, pivoine, d’une pincée de terre et de pierre, en bouche, arômes et textures se dessinent avec énergie, c’est féminin et viril, profond comme l’éternité. Un vin qui parle d’une voix forte et distinctive qui résonne en nous. Vosne-Romanée Les Beaux Monts 2005 Domaine Leroy. Lalou Bize-Leroy est perfectionniste, sans compromis, elle a l’audace de tenir de petits rendements en biodynamie et de mettre ses vins en bouteille sans collage ni filtration. Elle a un grand nombre de détracteurs, mais les véritables passionnés de la Bourgogne savent que les vins du Domaine Leroy sont uniques et remettent en question une grande partie de ce qui se fait encore dans cette région. Comme elle le dit elle-même : « Le Vin est d’inspiration cosmique, il a le goût de la matière du monde ». Cette magnifique trilogie se termine par un vin aux accents de rose, de terre humide, de fraise, de griotte, de racine de gentiane, la bouche est harmonieuse, noble, froide, acidulée, fraiche, portée par des tannins fins et présents et une finale élégante. Une grande bouteille, en ce moment et certainement pour longtemps : Romanée saint-Vivant 2001 Domaine de la Romanée-Conti. On n’aborde pas les vins de la DRC comme les autres, les personnalités si distinctes mais si reconnaissable de chaque vin du Domaine que j’ai eu la chance de déguster sont la preuve qu’un terroir de cette qualité est un trésor. L’approche de telles merveilles est toujours un moment unique d’émotion et de partage. On s’écarte des éléments objectifs d’une dégustation technique, pour entrer dans un autre monde, un monde où le fait d’attribuer une note me semble être une pure hérésie.

On pensait le feu d’artifice terminé en apothéose, on se trompait, un nez complexe de prune, de vieux cuir, d’orange sanguine, de mûre, de venaison et de tabac, sublime, une bouche onctueuse, resplendissante, charnue et une finale longue et fraiche. La pureté et la précision de l’ensemble est frappante et la race Médocaine est évidente. Un vin né pour surmonter les décennies : Château Latour 1990 seigneur du Médoc. La suivante à des airs de cousine, au nez, c’est de la race des seigneur aussi, cuir, tabac, prune comme la précédente, mais aussi des notes de figue, de terre noire, de rose et de café. En bouche, c’est un peu plus viril, ça syrahtte avec distinction, le vin est concentré et pur, le terroir ressort parfaitement. La longueur est extrême, sur des notes de menthol et d’herbes aromatiques. Grandiose ! Côte-Rôtie La Landonne E.Guigal. La soirée se terminait sans couille dans le potage. Enfin, il nous restait à finir le travail, s’occuper de la couille à Régis qui n’est plus à une couille près. Qu’il l’appelle testicule, boule, agace-cul, couillon, rouston, glaoui, roubignoles, gonade, olive, échalotte, roupette, bourse, burette, burne, valseuse, joyeuse, coucougnette, kiwi, balloche, noix, bijoux de famille, grelot, bonbon, ballustrine ou pendeloque, il n’en reste pas moins qu’il l’a pariée sur l’autel du Viognier ! C’est donc armé d’un vieux couteau à pain que nous cherchions le Régis. Caché dans la cave, assis en tailleur, hagard et pas sans reproche, les yeux déjà globuleux, habillé d’une redingote verte, d’un pantalon de flanelle rose, d’un haut de forme pourpre et de chaussures brillantes comme des miroirs, il se sape toujours pour nos petites sauteries, voilà qu’il nous propose de finir deux petites sucrettes, Clos Joliette et les jardins de Babylone en guise de substitution à sa couille molle. Il était tard et l’abus de bons vins provoque souvent l’envie irrépressible d’aller mettre le cochon dans le torchon et dormir du sommeil du juste, mais on ne crache pas sur Babylone et le Régis n’a pas encore les couilles sorties des ronces.

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