Une tablée de mots délicieux

Parmi mes nombreuses pratiques bizaro-grotesques, comme lécher les pneus des Twingo ou tutoyer la part des anges, je collectionne les expressions françaises, de préférence surannées, d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. J’enfoncerais des portes ouvertes si je ne vous disais pas que je suis fier comme un Bar-Tabac de ce spicilège de près de trois mille expressions, au bas mot, parées de cet esprit gaulois qui nous est propre. Tout cela est idiot puisque c’est de l’idiotisme, qui selon la rousse aux gros roberts, est une forme linguistique propre à une langue donnée, qui ne possède pas de correspondant syntaxique dans une autre langue. On dira en français, il pleut des cordes ou des hallebardes alors qu’un grand breton dira qu’il pleut des chats et des chiens et je ne sais pas pour vous, mais moi, je préfère prendre un chat sur la tête plutôt qu’une hallebarde. Je ne fais pas cela pour grossir le trait, être la mouche du coche, faire monter la mayonnaise, péter plus haut que mon cul, jouer au chat et à la souris verte, cueillir la noisette, chercher la pierre philosophale, pédaler dans la choucroute, mettre des bâtons dans les trous, cracher dans la soupe, pisser dans un violon, trouver la quadrature du cercle, faire avancer le Schmilblick ou yoyoter de la cafetière. Non, je fais cela parce que j’aime ce qui est de guingois, tiré par les cheveux, alambiqué voire capillotracté.

À table, la bonne chair et les bons mots se mêlent et s’en mêlent et je suis du genre à remettre le couvert, je ne suis pas du genre à m’embarquer sans biscuit, dès potron-minet, en voiture Simone, à la tienne Étienne, par ici la balayette, si je suis dans mon assiette, je mets les petits plats dans les grands, je suis habile de mes mains comme un cochon de sa queue, je peux être soupe au lait, je peux chercher un foie-gras à perpète-lès-oies, couper une cheveux en quatre, prendre mes désirs pour une télé réalité, mettre la main au panier pour en tirer la substantifique moelle, m’endormir sur le rôti, faire passer un chameau par le chas d’une aiguille, me battre contre des moulins à vent ou des Morgon et prendre mes jambes à mon cul pour aller à Tataouine. À un poil de cul près, je connais toutes les expressions en rapport avec la table et le vin. Quand le vin est tiré, il faut le boire pour le croire, je peux me verser un pot-de-vin sans boire la tasse, même si c’est du pipi de chat, mettre de l’eau dans mon vin quand j’ai les yeux plus grands que le ventre. Quand je suis entre deux vins, entre la poire et le fromage, j’ai la pêche ou la frite, je fais la tournée des grands-ducs, je bois comme une éponge, je me pique la ruche, je tombe sur la cerise, rond comme une queue de pelle et avec une gueule de bois à faire vomir un charpentier. Cela étant, après, je suis triste comme un bonnet de nuit, je me referme comme une huitre, je suis aimable comme une porte de prison, j’ai une langue de bois, je couche à la belle étoile et, gros-jean comme devant, j’attends que les alouettes me tombent toutes rôties dans le bec.

Comme l’avenir appartient à ceux qui se lavent tôt, on débute par un verre d’agrume et de fleurs blanches, c’est frais, sur la menthe, c’est fin et c’est Alsacien : GC Sommerberg 2015 Albert Boxler. La suivante et puissante, sur le miel et l’amande, avec une fine acidité et une petite longueur : Cheverny la haute Pinglerie 2014 Domaine des Huards. On descend vers le sud avec des notes de fleurs, d’abricot et de bois, c’est puissant et peu acide : Condrieu la Loye Jean Michel Gérin, l’Hermitage les Roucoules 2010 de Marc Sorel est malheureusement bouchonné, peu mais suffisamment pour nous gâcher le plaisir. On termine sur deux Chardonnay, c’est fruité, salin, pomme au four, tendu avec une petite finale minérale, les Boutonniers Les Dolomies qui a souffert après le Corton-Charlemagne 2009 du domaine Bonneau du Martray, un modèle de la magie de Corton, un vin qui éclabousse le palais de sa classe, menthe, tilleul, un peu d’amande, un léger boisé, c’est ciselé, droit, élégant et avec une allonge de compétition. Grand vin de terroir.

Vue de la montagne de Corton Charlemagne

On va passer rapidement sur les deux Burlenberg (2003 et 2004) qui ne vont pas me réconcilier avec leur géniteur. Les prix de la Cuvée Julien 2017 de Fanfan Ganevat se sont envolés, le vin est toujours aussi sympa, gouleyant, avec de belles notes de framboise et de rafle, mais de là à mettre ce prix ? Heureusement, il y a la Bourgogne, la vrai, Chambolle-Musigny les Baudes 2009 Domaine Sérafin, mélisse, racine, cerise, puisant et fin avec une finale terreuse, Côte de Nuits villages 2016 domaine Petit-Roy, léger et plaisant, Gevrey-Chambertin Clos Prieur 2017 Marc Roy, plus charnu, pur, réglissé, au boisé fondu, Griotte-Chambertin 2009 Domaine Ponsot, cerise, réglisse, muscade, puisant mais sans finesse et avec une petite persistance, grand terroir, grand vigneron mais petite déception. Beau fruit, sève, cerise noire, épices, mûre, profond, tanin ciselé, souplesse et force : La Grange des Pères 2010. Nez confit, fruits noirs, café, tabac, bouche chaude, puissante, tannins souples, un vieux Châteauneuf comme je les aime, évolué mais pas trop : Clos St Jean 1998.

Vue sur tain l’Hermitage

La famille Chave est vigneronne depuis 1481 et officie toujours en Hermitage, le terroir qui l’a rendue célèbre. La régularité est incontestablement, la force du domaine, le niveau des vins tend même à monter encore et toujours, pour atteindre des sphères tout bonnement magiques, grâce à une parfaite maîtrise de l’assemblage de terroirs vinifiés séparément, basé sur un savoir-faire ancestral. La démarche du domaine va totalement à l’encontre de la logique parcellaire des vins de beaucoup d’autres. La philosophie des Chave est de présenter la photographie gustative parfaite de l’appellation, un seul vin pour illustrer la variété des terroirs d’Hermitage. Cet Hermitage 2010 est à l’arrivée sublime, soyeux, dense et aérien à la fois. La parfaite alliance entre le granit des Bessards qui apporte cette fine minéralité, les calcaires du Méal qui apporte cette grande fraicheur et les argiles et limons de l’Ermite qui lui donne cette chair si particulière. Si on ajoute un nez de mûre, de cerise noire et de violette, cet Hermitage est comme presque tous les autres : parfait. La cuvée Réserve des Célestins est la plus puissante de l’œuvre d’Henri Bonneau. C’est une sélection des meilleures barriques et uniquement dans les grands millésimes. Les grappes ne sont pas éraflées, et la vinification a lieu dans de traditionnelles cuves en béton. L’élevage se répartit entre de vieilles foudres et des barriques de chêne français. Cette Réserve des Célestins 2007 de Domaine Henri Bonneau est extraordinaire de profondeur et de complexité, elle développe des arômes généreux de fruits noirs et rouges, de prune, de tabac, d’épices orientales et de viande fumé. La bouche est délicieuse, intense avec une finale longue et épicée.

Récolte du Tokaj

On se termine avec un Sylvaner 2007 du domaine Achilée, sec, léger, plaisant, sur la poire et les fruits secs avec des notes de schnaps et d’épices. Tokaj, 5.500 hectares de vigne, triangle précieux de la Hongrie, aux confins de l’Europe, est l’un des plus passionnants terroirs volcaniques au monde, capable, quand les vignerons savent le mettre en valeur, d’enfanter des vins vibrants, du blanc sec à l’Eszensia. La recette est pourtant simple, récoltez le Tokaj (ou Furmint) avant le développement du botrytis, laissez fermenter en cuve ou en fût dans une cave bien fournie en « cladosporium cellare » et bien ventilée. Laissez le miracle du voile se produire et embouteillez dans l’année. Laissez reposer et dégustez sur une poularde crémeuse ou du comté. C’est d’ailleurs ce que l’on fait, le comté est sublimé par les notes de zeste de citron vert, de pomme et de fruit blanc et porté par une belle acidité finale : Hidden Treasures NR1 Furmint 2015 Tokaj feat Homonna Attila.

 À chaque jour suffit sa peine, à d’autres, dénicheur de merles ou de perles, les absents ont toujours tort, un seul hêtre vous manque et tout est des peupliers, les beaux esprits se rencontrent, les battus paient l’amende, les bons comptes font les bons amis et quand la goutte d’eau met le feu aux poutres, la bible ne fait pas le moine, mouette qui pète, gare à la tempête, Nagasaki ne profite jamais et qui mange du chien chie wa wa ! Il est de bon aloi de dire que j’ai une araignée au plafond, appelez un chat un chat si tu l’as sur le bout de ta langue de vipère, ne t’occupe pas du chapeau de la gamine, arrive comme le Marquis de Couille-verte, je dirai même plus, ne va pas tuer un âne à coups de figues, ni faire un trou dans la nuit et même si on a pas frotté le lard ensemble, ni joué à touche-pipi, je le vois arriver comme un pet sur une toile cirée, tout ce pataquès pour des mots, pour du français … Alors, va te faire voir chez les grecs, j’aurai mon travail d’Hercule, mon supplice de Tantale, mon talon d’Achille, mon rocher de Sisyphe, ma victoire à la Phyrrus, me perdre dans un dédale, ouvrir la boîte de Pandore, aller de Charlyne et Pricillia et, dans le tonneau des Danaïdes, tomber dans les bras de Morphée et dormir sur ses deux oreilles …