Comme un dieu parmi les hommes

Paradoxe épicurien sur l’amitié et le vin

L’homme heureux a-t-il des amis et du vin ? Même si elle est paradoxale, la question n’est pas absurde. Elle est même à la croisée de mes préoccupations actuelles. Commençons par exposer le problème de manière abstraite. On voit de suite poindre le casse-tête logique où se croisent les définitions de l’amitié, du besoin, du bonheur et du vin. D’un côté, l’affaire est pliée, c’est évident, l’homme heureux a des amis, des amis qui aiment le vin, évidemment. Justement, sans amis et sans vin, abandonné comme un chanteur mort, l’homme ordinaire, à l’instar du vin ordinaire, serait le plus malheureux des hommes. Donc l’homme heureux a des amis, et si possible, nombreux, amateurs de vin, fidèles et eux-mêmes heureux, puisque le bonheur est contagieux. C’est même la seule définition raisonnable de l’homme heureux. Oui mais ! Si l’homme était vraiment heureux, il n’aurait besoin de rien ni de personne, il n’aurait donc pas d’amis et pas de vins dans sa cave, il se suffirait à lui-même. Il passerait ses journées sur Eurosport à mater du Curling acrobatique ou des replays de confessions intime pour se bidonner quand Francis Lalanne entre en communication avec les arbres.

S’il était heureux, parfaitement heureux, l’homme serait autarcique, autosuffisant, sans amis, sans vin, comblé de ce qu’il est, sans dépendre des autres, de ce qu’ils sont, de ce qu’ils ont. Un rapport à soi-même, aspirant à n’être que soi-même, constamment, absolument et donc à être heureux, asocial, indépendant et contemplant éternellement le monde, comme un dieu, comme un con. C’est même là la définition nécessaire de l’homme heureux. Mais, il y a aussi une autre théorie, l’homme ne peut pas être heureux sans amis, pas plus qu’on pourrait l’être, malade ou miséreux. Ce qui prouve que l’amitié est une composante du bonheur ni plus ni moins que la santé ou la richesse. L’homme heureux est heureux, s’il est en bonne santé, s’il vit avec un peu d’aisance, s’il a beaucoup d’amis et un peu de vin. Le paradoxe est ainsi résolu : l’homme heureux a des amis et du vin, non parce qu’il est heureux, mais parce qu’il a des amis et du vin. Mais c’est là que ça se complique. Le premier paradoxe résolu en engendre un autre. Si l’ami est, comme la richesse ou la santé, un bien extérieur nécessaire à l’homme heureux, c’est que nos amis ne sont ni plus ni moins pour nous que des êtres qui nous sont utiles. Si nous avons besoin de nos amis, en quoi sont-ils des amis ? Un ami doit être utile ? Justement non, un ami serait-il un ami s’il se défilait en cas de besoin ? L’ami est justement celui sur qui on peut compter. L’ami est comme une assurance prise dans le bonheur contre le malheur, une prévision de l’imprévisible. Et c’est même là la seule vraie et solide définition de l’ami, de l’ami solide et vrai. Dont, l’ami, le vrai, est utile. Certes, mais alors, j’ajouterai qu’on a besoin des autres, du flic pour faire la circulation, du plombier pour stopper la fuite, de l’opticien-ébéniste pour fabriquer mes lunettes de WC en bois, du vigneron pour faire mes vins, mais on n’est pas obligé d’être ami. L’ami est justement celui qu’on aime parce que, à la différence des autres, aucun lien d’utilité ou de nécessité ne nous rattache à lui. C’est même là la seule authentique et pure définition de l’ami, de l’ami pur et authentique. Dont, l’ami est inutile. Et s’il est inutile, pourquoi en aurait-on besoin ?

Je vois bien un moyen de sortir de ses contradictions. Si l’homme est parfaitement heureux, il n’a pas de besoin, dont l’ami ne lui est pas nécessaire et il peut se satisfaire d’avoir des amis inutiles, dont indispensables ! Le premier paradoxe ne se résout qu’en nous rejetant dans le second, qui, à son tour, nous renvoie au premier. C’est ce qui s’appelle se mordre la queue, ce qui, je l’avoue est singulièrement difficile et particulièrement douloureux. L’ami, est-ce celui dont on a besoin ou celui dont on n’a pas besoin ? Le besoin d’ami, est-ce l’indice de notre impossibilité à être heureux ou la voie nécessaire à notre bonheur ? Je ne vais pas vous faire un laïus sur la manière dont chaque philosophe aborde l’amitié, ça nous prendrait des plombes et des plombiers, mais celui d’Épicure est intéressant.  Lui aussi considère en effet l’autosuffisance comme nécessaire, le sage doit être indépendant, et indépendant ne veut pas dire seul, mais Épicure scinde l’amitié en trois genres : dans l’amitié parfaite on s’aime pour le bien qu’on trouve en l’autre, dans les deux formes imparfaites, on s’aime pour le plaisir ou l’intérêt qu’on retire de l’autre. Bref, comme disait mon ami Pépin, chacun veut du bien à l’autre. Toute amitié doit être recherchée pour elle-même, elle a cependant l’utilité pour origine et le plaisir pour finalité. Pour Épicure, les amis sont amis les uns pour les autres. Ce n’est pas une secte qui se coupe du monde et rejette les non-croyants, ni une confraternité, un clan. L’amitié est un banquet ! Et qui dit banquet, dit vin, comme c’est divin. Le vin est donc le liant de l’amitié et dont, pas d’ami sans vin. cqfd.

Avec un ami, on n’est ni seul comme un dieu, ni au milieu des autres, avec l’ami, on est, et c’est Épicure qui parle : « comme un dieu parmi les hommes ».

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