La mortitude des choses de la vie

Il y a quelques jours, la mort m’a invité pour me demander d’écrire un truc drôle, léger, pétillant. Ok, ai-je opiné du chef. Mais sur quel sujet ? Le Champagne, ça pétille, c’est festif et c’est léger, alors que la mort, ce n’est pas drôle, c’est pas festif, sauf si tu aimes les enterrements et c’est lourdingue comme sujet. Comme je ne suis pas du genre à avoir ma langue dans la poche, ce qui est, si on y réfléchi bien, quand même relativement compliqué pour écrire, du coup, tout en faisant un gros fuck à tous les champenois, j’ai choisi de parler de mon hôte : la mort !  

 

Je suis un athée pratiquant, mais je ne suis pas un incroyant, je crois que ce sont les hommes qui ont fait Dieu, et non l’inverse. J’aurai peut-être une surprise à mon dernier jour, qui sait vraiment. Épicure disait : »Familiarise-toi avec l’idée de la mort […]. Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n’est rien pour nous, puisque tant que nous existons, la mort n’est pas, et que la mort est là où nous ne sommes plus.« Bref, notre repas c’est très bien passé, en plus de philosopher avec la mort, on a bu quelques belles quilles. Le Rieussec sec était sec, le Pinot Gris Clos Windsbuhl 1997 était simplement magique, le Lavaux St Jacques parfait sur la viande, le Mazy Chambertin également, alors que la Barbarine 2007 de Gangloff était sauvage et fondue. Si on ajoute le champagne, ça fait beaucoup à deux, non ? Mais la mort à une bonne descente. Et encore, je ne vous parle pas de ce Barolo « Bricco Bussia » 1989 d’Aldo Conterno. Ou plutôt si. Servi et déclaré mort par mon hôte, ce Barolo m’a doucement vaincu, puis stupéfait. Le temps est un révélateur pour le vin. Mais révélateur de quoi ? Très souvent, les bouteilles vénérables, chargées du poids des ans, n’ont plus de fruit, pas de complexité. On les boit pour la rareté, l’exemple, pas toujours pour leur qualité. N’en déplaise aux archaïques de la critique vineuse, aux redoublants de la bouteille, j’aime aussi les vieux vins, quand ils ont encore de la conversation et celui-ci en avait beaucoup. C’est le genre de bouteille, timide, qui ne parle que si on l’écoute. Peu de couleur, pas très dense, des notes d’écurie au début, mais aussi des arômes de pruneau, de cuir, d’épices orientales et de camphre. Un nez baroque, très original. En bouche, un léger torréfié dans le velours, les tannins sont plus que fondus, l’acidité est haute. Bref, déclaré cliniquement mort, ce Barolo a encore de la classe et de l’élégance, un peu sur le déclin, mais capable encore d’envolé majestueuse. Il n’a pas la perfection du Windsbuhl 97, mais il peut encore procurer un petit moment de plaisir solitaire. Laisser vieillir des vins, c’est prendre le risque d’en perdre quelque uns, c’est aussi prendre le risque de se faire surprendre agréablement.

Le vin vit et meurt comme toute chose, comme nous, il est mortel. L’homme qui vit pour atteindre le paradis, oublie trop souvent d’être heureux ici-bas. Il est important de jouir de son existence même si l’idée que nous pouvons nous faire de la mort est à première vue purement négative, alors que, la mort est un excellent cuisinier, son filet de thon mi cuit était une tuerie. Est-ce qu’on peut vraiment reprocher à la faucheuse de faucher ? Dans le fond c’est juste un fonctionnaire qui fait son travail consciencieusement.

 Barolo Bricco Bussia 1989 Aldo Conterno

Une réponse sur “La mortitude des choses de la vie”

  1. La mort qui fait le fonctionnaire…
    Rien de très original au final lorsque tant de fonctionnaires font les morts…
    Mais tant que les vignerons arrivent à échapper un tant soit peu aux autres fonctionnaires de l’Inao, tous les espoirs sont permis !

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