The big Fish

Une soirée soiffard, c’est la fête d’anniversaire de celui qui reçoit. C’est lui qui choisit ses invités, sa musique, son menu, ses quilles et qui décide si l’on porte des chemises à jabots et des chapeaux à plumes … ou pas ! C’est doublement vrai lorsque ledit soiffard fête vraiment son anniversaire et que les bougies sont aussi nombreuses que des puces sur le cul d’un babouin. Nous, on est serré comme des harengs, mais lui, DW Fishmen, en vieux loup de mer, est comme un poisson dans l’eau, ses yeux de merlan frit révèle qu’il est du signe poisson ascendant mayonnaise. Je sais, cette intro poissonneuse saute du coq à l’âne, mais permet à l’ablette que je suis, de noyer le poisson afin de tromper le pigeon. Pour notre Fishmen préféré, les années ont passé, à y regarder de plus près… ça marque, voilà 16 années qu’il a débarqué comme un flétan dans la bouillabaisse. A l’époque, il était beau comme une lamproie, je ne suis pas le genre à offrir ma capsule au premier maquereau venu, mais force était de constater, qu’il a la classe d’une daurade sans le snobisme de l’omble chevalier.

Il a de la distinction, pas le genre queutard de gorette du Régis, non, pas grande-gueule, il fait dans le style dandysme du grondin, il fait la lecture aux galinettes le gonze, tout y passe, Musset, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, Iglesias, Christophe Maé, Saint Pierre, Saint Sens, Saint Sole, voire même quelques lignes de Sade pour émoustiller la morue peu farouche.  En plus, ce tacaud des mers, il te sert de la roussette en grattant comme Gilmour et en chantant des trucs qui feraient mouiller une postière des Hautes Alpes. La vie est une vieille castagnole, en 10 ans, l’églefin n’a pas pris un gramme, il mange et il boit comme nous tous, mais il garde sa taille sa carrelet, pas comme nous, faut bien reconnaitre que trente kilos de plus au compteur, ça n’a jamais embelli le congre. Pour couronner le tout, à l’aveugle, c’est toujours lui qui trouve, il est capable de reconnaitre un vin avant qu’il soit servi, alors que le Régis, il n’est même plus capable de se souvenir des vins qu’ils lui ont été servis 10 mn avant, le Régis, c’est comme le poisson rouge, un tour de bocal et il repart à zéro. Pour son anniversaire, notre poissonnier a mis le turbo et ne nous a pas pris pour des brèmes. On va tous arrêter de se comparer à DW Fishmen et simplement nous mesurer à l’aulne du Régis. Je n’aime pas jouer aux enflures, mais là, je dois reconnaitre que ça va me ragaillardir, et pour des années avec ça. Nietzsche avait raison, la comparaison, y’a que ça qui marche dans ce monde de Rascasse.

Comme chaque année que Dieu fait, nous revoilà réunis dans la gargoth du Fishmen, je rappelle aux incultes, qu’une gargoth n’est pas une station ferroviaire Allemande, mais la cuisine d’un Soiffard, sis à Goth, qu’il ne faut pas confondre avec God, puisqu’un gode n’est pas toujours un dieu anglais, même quand John et la reine des britons sont présents. Comme on n’est pas là pour être ailleurs, on commence nos ablutions par deux Champagnes, L’âme de la Terre 2005 de Françoise Bedel, un peu trop feuille morte automnale et amande pour moi. Le second a une forte réduction, léger pet pour moi, des notes désagréables de géranium et des rides de vieillesse, DT 2000 Jacquesson. Si on n’était pas là pour fêter un anniversaire, on se ferait du souci, mais là, on sait que le meilleur est à venir. La suivante, c’est de la poire distillée, des épices, du camphre, c’est space, c’est vif, mais c’est bon, très bon même, Peaux 2016 Sylvie Augereau. Encore un nez original, frangipane, épices, fruits jaunes, une bouche tendue, rectiligne, fine, saline, parfaitement équilibrée avec une finale longue et aromatique. Superbe ce Noël de Montbenault 2010 de Richard Leroy. Grosses notes réduites, pas très net, bouche en retrait, putain c’est un Haut-Brion blanc 2008. Avec le temps, tout s’en va … L’aération va faire un magnifique travail, une heure plus tard, des notes de fumée, de pétrole, de curry, d’amande amère et de réglisse, on a failli passer à côté d’une belle bouteille.  Le Schlossberg 2008 du Domaine Weinbach est pétrolé, salin, sur l’écorce d’orange, légèrement sucré et doté d’une belle acidité.

Amande, noisette, fleurs blanches, agrumes, pas de doute, la Bourgogne n’est pas loin. La bouche est tendue, vive, belle matière, belle longueur, belle bouteille. Meursault Sous le Dos d’Âne 2012 Domaine Leflaive. On reste à Meursault, pétard, citron, fleurs blanches, grande tension, belle longueur, Meursault 1er cru les Caillerets 2011 Domaine Coche-Dury. On est un peu comme dans une montgolfière, le décollage s’est fait tout en douceur, on flotte au-dessus des cumulus et des cirrus et le vin suivant est un nuage, un gros nuage cotonneux, doux comme une caresse, léger, sur de belles notes d’agrumes et d’amande, la bouche est lactée, c’est sec, pur et tendu. C’est un vin qui ne se livre pas, qu’il faut aller chercher et qui garde un peu de mystère au final. Montrachet 2011 Domaine de la Romanée Conti. La suivante, c’est l’antithèse, pétaradante, ébouriffante, éclatante, étincelante, stupéfiante, ahurissante, pierre à fusil, noisette, poire, curry et épices orientales, un nez grandiloquent, magnifique, une bouche ample, généreuse, presque tannique. C’est énorme, mais cela reste droit dans ses bottes et long comme un jour sans Meursault. Un vin complexe, précis, d’une énergie époustouflante, reflet d’un travail d’orfèvre. Meursault les Gouttes d’Or 2007 Domaine D’Auvenay. Deux monstres avec des caractéristiques opposées, le Yin et le Yang du vin. Ces deux vins exceptionnels renferment la dualité de tout ce qui existe en matière de vin, l’harmonie et l’équilibre, la force et la douceur, la représentation de la double nature d’un grand cépage.

Attention, le rouge est mis. On l’a pris pour un Trévallon, il en avait les notes de garrigue de fruits noirs et rouges, une belle acidité et une finale minérale, mais c’était un Clos de Cistes 2004 du Domaine de la Peyre Rose. Marlène Soria sait aussi faire des vins sur la finesse (toute relative). La suivante est électrisante, très fruitée, sur la fraise, la framboise, les herbes fraiches, la bouche est dynamique, on pense à un très bon Beaujolais, mais non, encore perdu, c’est un vin de fille, un Sgarzon 2017 Vigneti delle Dolomiti d’Elisabetta Foradori. Avec le très rare cépage Teroldego, cette vigneronne, donne, au cœur des Alpes, des vins inspirés, racés et plein de fraîcheur, d’une étonnante longévité. Une robe tuillée, des notes de menthe, empyreumatiques et de légères notes vanillées. La bouche se caractérise par sa richesse, sa matière onctueuse et une légère sucrosité. Rioja Vina Tondonia Réserva R. Lopez de Heredia 1994. La cuvée Monte Bello avait fait sensation en 1976 lors du « Jugement de Paris », une dégustation opposant, à l’aveugle, des grands crus bordelais et californiens. Ce Ridge Monte Bello 2004 (80% Cabernet Sauvignon, 10% Merlot, 10% Petit verdot) possède un nez sur la fraise, la framboise, la menthe, la pierre sèche, le silex. La bouche est un rien tannique, mais dotée d’une belle texture, d’une grande acidité qui étire une magnifique finale mentholée. Un grand vin, complexes, profonds et d’une grande fraîcheur. On reste sur la cime du plaisir œnologique avec ce vin dense, serré, certes, mais avec de superbes notes de truffe, d’encre, de fruits noirs compotés et d’épices. Sa robe noire et austère laissait présager un vin puissant, c’est puisant, mais les tannins sont fins, c’est onctueux avec une énormissime finale sur l’eucalyptus. Un vin qui possède de la race et un potentiel de garde infini. Petrus 1995. Grandissime.

Encore une robe noire, de l’encre, des fruits noirs de la puissance, une bouche chaleureuse, des tannins fermes et pas très plaisants, Châteauneuf Vieilles Vignes 2006 Domaine Marcoux. Passer après un Pétrus est une gageure difficile à surmonter. Un nez sur les fruits rouges et noirs, de la prune, des épices, une bouche fraiche, minérale, de la finesse et une finale longue, pure et épicées, Châteauneuf Réserve des Célestins 2005 Henri Bonneau. Mélisse, framboise, rose fanée, un beau bouquet, une bouche légèrement évoluée, de l’élégance, de la finesse et une belle acidité, Chambertin 2009 Chantal Rémy. Contrairement à notre hôte, je ne suis pas un grand fan du Domaine Trapet, je trouve les vins du domaine un peu dur, long à se faire, quand il se font. Mais je dois admettre que cette bouteille me plait beaucoup, le nez s’ouvre sur des notes de fruits rouges, de réglisse avec un léger aspect floral. La bouche est d’une grande classe, majestueuse, crémeuse, avec des tannins très fins, soyeux. La finale est minérale, racée et profonde. Latricières-Chambertin 2009 Domaine Trapet. Réglisse, crème de cassis, rose fanée, baies rouges, en bouche, c’est du velours, de la crème avec une légère sucrosité et une vivacité étonnante qui allonge les sensations. Un régal. Un vin magique, hors classe, Chambolle-Musigny Les Amoureuses 2009 Domaine Groffier. Grosse réduction, volatile, notes bizarre et animales, certains reconnaissent déjà le domaine, livèche, réglisse, fruits noirs, bouche fine, belle acidité, longue finale, une bouche qui ne rattrape pas le nez, Vosne-Romanée Les Suchots 2010 Domaine Prieuré-Roch.

Un nez grillé, sur la noisette, la cerise burlat, la rose fanée, les épices, le fraise écrasée et poivrée. La bouche est aérienne, puissante et douce, épicée, élégante, soyeuse, tendue et équilibrée par une belle acidité qui étire la finale. Une bouteille qui se boit facilement, une évidence de Bourgogne, Vosne-Romanée les Beaux Monts 2011 Domaine Leroy. Quelques milliers de flacons par an, c’est une aumône pour le monde des amateurs de grands vins qui en rêvent toutes les nuits. Un vin rare, que beaucoup rêvent de boire et que certains ont la chance de déguster de temps en temps. Un plaisir voluptueux, on est dans le somptuaire, dans l’exceptionnel. Un vin de soie à la couleur rubis et au parfum délicat de rose fanée, de fruits rouges, de girofle, de poivre et de subtiles notes de muscade. La bouche est puissante, pure, dotée d’une grande énergie, on ressent une sensation d’absolue plénitude, le vin glisse sur le palais avec facilité et s’impose sans heurt, doucement, sans que l’on s’en aperçoive vraiment, comme une caresse. Du très grand art. Richebourg 2001 Domaine de la Romanée Conti. On termine cette soirée magique avec deux liquoreux que j’ai un peu zappé, encore perdu dans le souvenir de ses vins de légende. Un nez de caramel, de café, brou de noix et de zeste d’orange, une bouche dense, légèrement sucrée à la finale très longue. 145 ans, ça en fait des anniversaires. Un vin fascinant, historique, Rivesaltes Château Sisqueille 1874.

On fait l’aumône aux pauvres, des libéralités à ses domestiques et des générosités à ses amis. La générosité est une vertu rare, ce n’est pas une faiblesse mais une force, un bienfait pour soi et pour les autres. On n’offre pas le meilleur de soi pour en tirer une satisfaction, aussi douce soit-elle. Merci à notre hôte pour cette soirée aussi gargantuesque que généreuse. Une tuerie vinique, une exécution sommaire de grandes quilles. On va le rebaptiser, de DW Fishmen en Big Fish. The Big Fish, de Tim Burton, est mon film préféré, c’est l’histoire d’un mythomane de haut vol, qui raconte des histoires de sirènes amoureuses, de géants solitaires, de sœurs siamoises évadées de la Chine communiste, d’œil de sorcière dans lequel on peut voir se refléter l’instant de sa mort et d’homme de cirque qui se transforme en chien des Baskerville. Dans ce monde pittoresque et d’affabulations picaresques, un poisson-chat tient lieu de fil rouge et relie, en fendant le courant, les vivants et les morts, le passé et le présent, le vieillard et le nourrisson, l’affabulation du mensonge. Big Fish, c’est une histoire poignante entre un vieillard qui refuse de parler à son fils autrement que par ses histoires qu’on lit le soir à son gamin, et un jeune adulte confronté prématurément à la mort imminente de son père. Quand, très vieux, on racontera cette soirée à nos petites enfants, beaucoup nous prendront pour des mythos, cette putain de soirée restera gravé comme un souvenir privilégié dans nos vies de dégustateurs.  On se demandera si cette soirée a vraiment eu lieu, si nous n’avons pas trop maquillé la vérité. Mais comme dans The Big Fish, certains personnages prendront tout à coup corps dans la réalité, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres. Comme le géant débonnaire ou ces sœurs siamoises, qui existaient bel et bien, mais n’étaient que jumelles. Un plan magnifique les dévoile d’un seul tenant, peut-être attachées, mais il suffit qu’elles se déplacent pour qu’on les découvre autonomes. Ce sera pareils pour ses jumelles Richebourg DRC, Beaumont de Leroy, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres. Depuis vendredi soir, grâce à Dominique, je ne regretterais plus d’être traité de mytho, pourtant, il y a deux trois trucs que je regrette dans ma vie, y a la fois où j’ai tué deux requins catcheurs d’un seul coup de poing, mais s’étaient vraiment des bâtards, et la fois où j’ai été obligé de faire atterrir un avion dont le pilote s’était endormi au volant, tout le monde chialaient comme des Madeleines de Proust, y a même un gonze qui voulait sauter par le hublot, une femme qui chantait des cantiques en créole et une petite fille qui sautait à la corde, c’était n’importe quoi. Je te jure sur la tête du Rage …

2 réponses sur “The big Fish”

  1. Pffff! Quelle soirée phénoménale !
    Merci Grand Dom !
    Le Psykopat en a retrouvé toute sa verve !

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